L’indice Niño3.4, qui mesure l’écart moyen des températures de surface de l’océan par rapport aux normales sur une bande équatoriale du Pacifique, a dépassé les 2°C sur le mois de juillet 2026. Un tel dépassement signifie que l’épisode El Niño en cours a déjà atteint une intensité forte, alors même que le phénomène continue de se renforcer.
Selon les modèles de prévision saisonnière, l’épisode devrait poursuivre sa hausse dans les prochains mois pour culminer en fin d’année. Il pourrait figurer parmi les plus intenses observés depuis 1950. L’anomalie chaude s’est accentuée ces dernières semaines sur le centre du Pacifique, avec une réponse atmosphérique déjà bien marquée du Pacifique jusqu’à l’océan Indien.
Ingénieur océanographe chez Mercator Ocean International, organisme basé à Toulouse, Romain Bourdalle-Badie détaille le mécanisme dans un entretien à ICI Occitanie TV. « Il correspond notamment au déplacement et à l’expansion d’une immense masse d’eau chaude, habituellement centrée près de l’Indonésie, vers le centre du Pacifique », explique-t-il.
Cette masse d’eau fait plusieurs fois la taille de l’Europe et transporte, dit-il, « une quantité de chaleur phénoménale ». Elle modifie à la fois l’océan et l’atmosphère, avec davantage de pluie près de l’Amérique et des conditions plus sèches en Indonésie comme en Australie.
Mercator Ocean International suit l’état de l’océan au quotidien grâce à ce que l’organisme appelle son jumeau numérique, une reconstruction en trois dimensions combinant données satellitaires, observations en mer et modèles numériques. Ces informations sont ensuite transmises à des partenaires, notamment Météo-France, avec une capacité de prévision de six à neuf mois pour El Niño.
Un océan déjà réchauffé avant l’arrivée du phénomène
El Niño n’est pas nouveau : il existait déjà il y a cinquante ans, cent ans, mille ans. Mais il survient en 2026 dans un océan déjà plus chaud sous l’effet du réchauffement climatique. « Les deux effets vont donc se cumuler », précise Bourdalle-Badie, qui insiste sur la nuance : « Il ne faut pas dire que le changement climatique provoque El Niño. Ce n’est pas le cas. » Il s’agit d’un cumul, pas d’une amplification mutuelle, les deux phénomènes ne se déclenchant pas l’un l’autre.
Le constat chiffré donne la mesure de ce cumul. Cet été, la température moyenne mondiale de l’océan a dépassé 21°C, soit environ 0,6°C au-dessus de la référence habituelle. Quatre-vingts pour cent de la surface océanique mondiale se trouvait au-dessus des normales. Une partie de cette anomalie tient à El Niño, le reste relève du changement climatique de fond.
Cette chaleur ne s’évapore pas facilement. Une partie reste en surface et s’échange avec l’atmosphère, mais une autre pénètre dans l’océan et peut y demeurer des années, voire davantage. Pour certaines espèces, un ou deux degrés supplémentaires suffisent à dépasser leur seuil de tolérance et provoquer des mortalités importantes, comme observé chez les coraux ou certaines gorgones de Méditerranée.
En Amérique du Sud, le déplacement de la masse d’eau chaude vers l’est réchauffe les côtes péruviennes et chiliennes, avec une diminution possible du phytoplancton et des ressources halieutiques, des répercussions qui touchent aussi l’agriculture et les économies locales. C’est d’ailleurs des pêcheurs péruviens qu’est venu le nom du phénomène, en référence à l’enfant Jésus, célébré à Noël au moment où le réchauffement des eaux se faisait traditionnellement sentir.
Pour l’Europe, l’effet reste statistiquement faible : on parle de téléconnexions, des changements de circulation atmosphérique à grande distance, mais rien qui permette de déduire un hiver doux d’un El Niño fort. Les territoires ultramarins, Caraïbes, Polynésie française, Nouvelle-Calédonie, sont en revanche directement concernés. La chaleur persistante qui touche actuellement l’Europe de l’Ouest n’est pas liée à El Niño, dont les effets dans les prochains mois viseront surtout les régions tropicales et le Pacifique.
Le dernier épisode El Niño remonte à l’été 2023, jusqu’au printemps 2024, année où le seuil symbolique de réchauffement depuis l’ère préindustrielle avait été franchi. La combinaison actuelle d’un phénomène naturel et d’un océan déjà plus chaud qu’auparavant, selon Bourdalle-Badie, peut conduire à des épisodes de chaleur particulièrement importants, sans que cela masque la tendance de fond : l’océan se réchauffe, et ce réchauffement transforme déjà les écosystèmes marins.


