L’odeur horrible qu’un œuf dégage en pourrissant sous terre est la vraie raison pour laquelle on recommande de creuser un trou aussi profond avant de l’y déposer. Même enfoui, l’œuf continue parfois à empester le jardin.
Le mythe qui circule se résume en quelques gestes : creuser un trou de plantation très profond, y placer un œuf de poule entier, le recouvrir de terre, puis planter une tomate juste au-dessus. Certains sites conseillent de garder l’œuf intact, d’autres de le percer ou de le casser avant de l’enterrer.
Une variante va plus loin encore, en suggérant d’en glisser plusieurs par pied, trois, sept ou neuf, des chiffres réputés porte-bonheur. La promesse qui accompagne la méthode : des tomates plus nombreuses, de meilleure qualité, et des plants mieux armés contre les maladies.
Le blogueur horticole Larry Hodgson dit ne pas avoir entendu parler de cette pratique depuis des décennies, avant de la voir ressurgir sur une douzaine de sites web qui reprennent, mot pour mot, le même texte. Son article démontant le mythe, initialement publié le 3 mai 2022, a été republié sur le blogue du Jardinier paresseux à l’occasion de son dixième anniversaire.
Il figure au 30e rang du palmarès des textes les plus consultés du site. Porté par la vague du zéro déchet et par un vif engouement sur les réseaux sociaux, ce conseil transmis de génération en génération s’invite à nouveau dans les potagers collectifs.
Des rongeurs et des mouffettes attirés
Un œuf pourri reste une invitation pour toute une faune. Chiens, rats, ratons laveurs, mouffettes et écureuils sont capables de saccager un carré de tomates entier pour aller le déterrer, quel que soit son état de décomposition.
Une pincée de minéraux, pas plus
L’œuf contient bien du phosphore, du calcium, du potassium, du sodium, du cuivre, du fer, du magnésium, du manganèse, du sélénium et du zinc. Sa coquille est composée à 98,4 % de carbonate de calcium, ce qui alimente l’argument en faveur de la méthode.
Le problème tient à la profondeur d’enfouissement. Les racines des plantes absorbent surtout les minéraux proches de la surface et remontent mal ceux qui se trouvent plus bas. Résultat : un œuf ne fournit finalement qu’une pincée de minéraux aux racines, sans commune mesure avec l’apport d’un compost ou d’un engrais biologique déjà répandu dans le jardin. Sur un sol pauvre, sans aucun amendement, un œuf pourri vaut malgré tout mieux que rien.
Quant à la coquille elle-même, elle ne se décompose pas, sauf en sol très acide. Il lui faut des années, voire des décennies, avant de se désagréger, et des fouilles archéologiques ont révélé des coquilles presque intactes après des siècles.
Pour espérer un effet réel, il faudrait les broyer en fines particules, et même ainsi, l’effet peut prendre des années à se manifester. Le calcium, de toute façon, compte parmi les minéraux les plus disponibles au monde : il manque rarement dans un sol de jardin, seule une analyse de terre permettant de trancher avec certitude.
Épandues en surface une fois broyées, les coquilles peuvent tout de même renforcer les jeunes plants et atténuer l’acidité du sol.
Les coquilles d’œufs n’aident pas de façon significative contre la pourriture apicale, cette tache noire qui gâte l’extrémité des tomates et des poivrons. Cette maladie de carence tient surtout à un arrosage irrégulier. Le fruit a besoin d’un apport en calcium au moment de sa formation, mais si le sol est trop sec, les racines n’arrivent pas à absorber le calcium disponible, aussi abondant soit-il. Le meilleur moyen d’éviter le problème reste d’arroser dès que nécessaire, sans jamais laisser le feuillage faner visiblement.
Utiliser un œuf entier comme fertilisant coûte plus cher qu’une quantité équivalente d’engrais tout usage, à moins d’élever soi-même des poules. Avec la hausse du prix de la nourriture, gaspiller un bon œuf pour un résultat aussi limité paraît peu justifié. Pour qui veut tout de même tenter l’expérience, mieux vaut réserver un œuf fêlé devenu inutilisable, ou dont la date de péremption est dépassée.
Larry Hodgson anticipe malgré tout un retour en force de la pratique, portée par des influenceurs du jardinage durant l’été à venir. « Le voisinage tout entier risque de sentir la pourriture », prévient-il.



