En cultivant du quinoa, des fermiers boliviens ont rayé de la carte ce lac qui était visible depuis l’espace

Un lac deux fois plus grand que Paris rayé de la carte en treize ans. Coupable idéal : le climat. Vraie cause : l’irrigation du quinoa. L’histoire d’un peuple entier sacrifié sans même le savoir.

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En cultivant du quinoa, des fermiers boliviens ont rayé de la carte ce lac qui était visible depuis l'espace
En cultivant du quinoa, des fermiers boliviens ont rayé de la carte ce lac qui était visible depuis l’espace © RSE Magazine

Le 16 décembre 2015, la Bolivie a officiellement enterré un lac. Le Poopó, deuxième plus grande étendue d’eau du pays après le lac Titicaca, s’était asséché et pourrait avoir disparu à jamais, selon un article du Guardian datant de cette période, qui pointait déjà trois responsables : le phénomène météorologique El Niño, le réchauffement climatique et l’irrigation.

Situé à 3 686 mètres d’altitude dans l’Altiplano bolivien, ce bassin sans exutoire, où l’eau ne se perd que par évaporation, est décrit comme un désert de sel craquelé, balayé par le vent.

Le lac occupait encore environ 3 000 km² en 2002, soit à peu près la superficie du Luxembourg. Treize ans plus tard, il s’était complètement évaporé. Quelques décennies plus tôt, au plus fort de la saison des pluies, il s’étendait sur près de 70 kilomètres de bout en bout, alimenté par la rivière Desaguadero.

Le Poopó avait déjà connu des sécheresses sévères au XXe siècle, entre 1939 et 1944, entre 1969 et 1973, puis entre 1994 et 1997. Chaque fois, la saison des pluies suivante lui rendait ses contours. Cette fois, rien n’est revenu.

Une étude a analysé les données satellitaires du bassin versant sur deux décennies. Sa conclusion tranche avec le discours officiel : plus d’eau a été gagnée par les précipitations qu’elle n’en a été perdue par évaporation. Autrement dit, il pleuvait suffisamment, c’est en aval que l’eau a manqué. Le gouvernement bolivien avait longtemps pointé du doigt le seul facteur climatique.

Le quinoa et les mines, principaux accusés

La prolifération des canaux d’irrigation développés par les paysans de la région constitue l’une des causes majeures de l’assèchement identifiées par les chercheurs. L’intérêt mondial croissant pour le quinoa a fait de la Bolivie l’un des premiers pays exportateurs de cette culture. Boom des ventes, boom des surfaces cultivées, boom des canaux creusés autour du Desaguadero, principal affluent qui alimentait historiquement le lac.

L’industrie minière, extraction de zinc et d’étain, est le second facteur pointé du doigt, ces activités étant très gourmandes en eau. Le réchauffement climatique complète le tableau : il réduit les pluies et favorise l’évaporation dans l’Altiplano. Entre 1995 et 2005, la température des hauts plateaux andins a augmenté. La température minimale, elle, a également progressé au cours des cinquante dernières années.

Les Uru Murato, surnommés le peuple de l’eau, vivaient depuis des siècles de la pêche sur le lac. À Punaca Tinta Maria, il ne reste plus que sept familles, contre 84 avant l’assèchement. Au dernier recensement, les trois villages de la région ne comptaient plus qu’environ 600 membres de ce peuple, présent en Bolivie et au Pérou depuis des millénaires.

« Un petit poisson faisait trois kilos », se souvient Felix Mauricio, ancien pêcheur de 82 ans.

Beaucoup d’Uru se sont reconvertis dans les mines ou le bâtiment. D’autres ont tenté la culture du quinoa, mais ce peuple, qui vivait traditionnellement de l’eau, ne possède presque pas de terre : la culture même responsable de l’assèchement du lac leur reste largement inaccessible. Le lac abritait environ 200 espèces animales, flamants roses, poissons, reptiles et mammifères compris. Plusieurs ont disparu.

Les chercheurs restent prudemment optimistes sur un point : contrairement au réchauffement climatique global, contre lequel la Bolivie ne peut rien seule, la gestion de l’eau reste entre des mains locales. Reste un arbitrage que ni La Paz ni les paysans de l’Altiplano ne semblent, pour l’heure, prêts à trancher : renoncer à une partie des canaux d’irrigation qui font vivre des milliers de familles productrices de quinoa, ou réguler une industrie minière qui pèse lourd dans l’économie bolivienne.

En attendant, certains villages de la région ne comptent plus que sur un seul puits pour l’ensemble de leurs habitants.

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