Dans la forêt de Chambaran, sur la commune de Roybon, en Isère, 700 mètres de béton ne mènent nulle part. Pistes de circulation, ronds-points, fondations : le décor figé d’un chantier resté à l’état d’ébauche. Aucun cottage n’a jamais été construit sur ce site, aucun vacancier n’y a jamais posé sa valise, malgré des millions d’euros d’argent public engagés. En 2026, ces pistes bétonnées sont toujours là, envahies par la végétation.
Le foncier appartient toujours en grande partie au groupe Pierre et Vacances, qui n’a donné aucune indication précise sur l’avenir de ces terrains au moment de l’abandon du projet. Depuis, une concertation locale réunit agriculteurs, forestiers, chasseurs et associations environnementales pour tenter de redonner un sens à cette clairière.
Un projet vendu comme un renouveau pour Roybon
Tout commence en 2007. Le groupe Pierre et Vacances démarche la commune de Roybon, un peu plus de 1 000 habitants, à la lisière de la Drôme, raconte Sciencepost. L’ambition affichée : un Center Parcs géant, 990 cottages et un espace aqualudique sur 203 hectares, avec une bulle transparente chauffée en permanence abritant des plantes tropicales.
Le projet est chiffré à 390 millions d’euros et présenté comme un moyen de relancer économiquement un territoire rural en déclin. Le conseil départemental et le conseil régional s’engagent à financer les voiries et réseaux nécessaires à l’accès du futur domaine, en plus de subventions directes accordées par ailleurs.
Treize ans de recours et une zone humide dégradée
Les tronçonneuses entrent en action en 2014. Premières routes coulées, fondations posées. Le bilan environnemental des travaux est lourd : 90 hectares défrichés, 31 hectares recouverts de béton, et 110 à 120 hectares de zones humides dégradées. Ces dégâts valent au projet des avis négatifs de l’Office national de l’eau.
C’est précisément cette artificialisation d’une zone humide protégée qui fournit aux opposants les armes juridiques pour bloquer, année après année, chaque nouvelle autorisation administrative. L’association Pour les Chambaran sans Center Parcs multiplie les recours devant les tribunaux, contestant systématiquement les permis délivrés.
Dès la fin 2014, des zadistes occupent le terrain, le transformant en zone à défendre pendant plusieurs années. Le duel entre procédures judiciaires et rapport de force sur le terrain dure 13 ans, sans qu’un seul cottage ne sorte de terre.
L’abandon officialisé le 8 juillet 2020
L’autorisation de défrichement, indispensable à la réalisation du village de vacances, devient caduque après plus de dix ans de recours. Pierre et Vacances l’annonce dans un communiqué daté du 8 juillet 2020 : « Depuis plus de dix ans, des procédures judiciaires contestant les autorisations administratives ont fait obstacle à la réalisation du projet. »
L’accès au site, précise le groupe, reste bloqué par des zadistes occupant illégalement le terrain depuis 2014. Le permis, sans cesse attaqué en justice, s’éteint finalement de lui-même, faute d’avoir pu être exécuté dans les délais légaux.
Gérard Brémond, président du groupe, reconnaît que la décision n’a rien d’une formalité : « ce n’est pas de gaîté de cœur », confie-t-il. Quelques semaines après l’annonce, 200 gendarmes et des engins de chantier démantèlent la ZAD de Roybon. Treize ans d’occupation militante prennent fin.
Les opposants, eux, mêlent soulagement et incrédulité. Le président de l’association Pour les Chambaran sans Center Parcs raconte que, quand on est en lutte pendant treize ans, et qu’on vous appelle pour dire que vous avez gagné, ça fait drôle. Il y voit « une victoire pour l’environnement, contre tous ces grands projets inutiles ».
Des millions engagés, aucun emploi créé
Les voiries construites, les réseaux d’eau et d’électricité tirés jusqu’au site, ainsi que les subventions versées au titre du développement économique n’ont jamais servi à quoi que ce soit. Tout au long de la procédure, les opposants ont rappelé les millions d’euros de subventions directes ou indirectes dont bénéficiait le projet, financées en grande partie par les collectivités territoriales elles-mêmes.
Le maire de Roybon avait promis 468 équivalents temps plein, soit 697 contrats au total selon les chiffres communiqués par Pierre et Vacances. Aucun de ces postes n’a jamais existé.

