Des archéologues ont exploré 335 mètres dans une grotte et mis au jour une structure vieille de 176 500 ans que les Néandertaliens n’auraient pas dû construire

176 500 ans avant notre ère, à 336 mètres sous terre, dans le noir total : qui a bien pu ériger ces mystérieux anneaux de pierre ? La réponse bouscule tout ce que l’on croyait savoir sur Néandertal.

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Des archéologues ont exploré 335 mètres dans une grotte et mis au jour une structure vieille de 176 500 ans que les Néandertaliens n'auraient pas dû construire
Des archéologues ont exploré 335 mètres dans une grotte et mis au jour une structure vieille de 176 500 ans que les Néandertaliens n’auraient pas dû construire © RSE Magazine

À 336 mètres de l’entrée de la grotte de Bruniquel, dans le sud-ouest de la France, des archéologues ont mis au jour deux structures en anneau plantées dans l’obscurité totale. Leur datation, établie à environ 176 500 ans, précède de très loin l’arrivée d’Homo sapiens en Europe : les Néandertaliens sont donc les seuls bâtisseurs plausibles de cet aménagement souterrain.

Des stalagmites brisées et empilées en cercle

Les deux anneaux, situés dans la plus grande chambre de la grotte, sont construits presque entièrement à partir de stalagmites arrachées au sol. Le plus grand mesure 6,7 par 4,5 mètres, le plus petit 2,2 par 2,1 mètres. Au total, environ 400 fragments ont été utilisés, pour une masse de calcite d’environ 2,2 tonnes, rapporte le média NPR.

La plupart des morceaux font environ 30 centimètres, une régularité qui laisse penser qu’ils ont été délibérément brisés à une taille homogène avant d’être disposés en cercle, plutôt que cassés puis abandonnés au hasard. Beaucoup portent des traces de brûlure, calcite noircie ou rougie par endroits. Pour parvenir jusqu’à cette chambre cachée, il faut parcourir des centaines de mètres dans le noir complet, à la seule aide d’une lumière artificielle.

Un site oublié pendant vingt-trois ans

L’histoire du site commence en 1990. Des spéléologues venaient de percer l’entrée de la grotte, obstruée depuis des millénaires, quand un archéologue français a exploré pour la première fois plus de 305 mètres de galeries dans le noir. Il découvre alors que des stalagmites ont été brisées et disposées en deux grands ovales. Il meurt avant d’avoir pu terminer l’exploration du site.

Il faut attendre 2013, soit vingt-trois ans plus tard, pour qu’une équipe de scientifiques puisse retourner sur place. Le géologue Dominique Genty, du Centre national de la recherche scientifique, en fait partie. Aux cercles de pointes de pierre déjà connus s’ajoutent des tas de fragments entreposés à proximité, comme un immense jeu de construction. Genty a raconté que c’était très étrange, qu’il était en quelque sorte évident que ce n’était pas naturel.

De 47 600 à 176 500 ans

Une première étude menée dans les années 1990 s’appuyait sur un fragment d’os brûlé trouvé parmi les stalagmites. La datation radiocarbone donnait un âge d’environ 47 600 ans, une valeur à la limite de fiabilité de la méthode qui laissait encore ouverte l’hypothèse d’une intervention humaine moderne.

En 2016, l’archéologue Jacques Jaubert et son équipe ont appliqué la datation par séries d’uranium directement sur la calcite des structures, une méthode plus précise. Résultat, publié dans la revue Nature : un âge minimum de 176 500 ans. Selon Jaubert, la découverte révèle l’appropriation d’un espace karstique profond, y compris son éclairage, par une espèce humaine pré-moderne.

Il évoque aussi des constructions élaborées jamais rapportées auparavant, faites de centaines de stalagmites brisées et déplacées, associées à plusieurs zones chauffées intentionnellement.

Le feu, confirmé par spectrométrie Raman

La raison exacte des traces de brûlure reste une question ouverte. Longtemps, les archéologues du Paléolithique se sont montrés sceptiques face à ce type d’indices : de nombreux os supposés brûlés se sont révélés simplement imprégnés de manganèse ou d’oxydes de fer, et sans concentration dense de cendres, beaucoup de spécialistes rejetaient même des os réellement chauffés, les attribuant à des feux accidentels charriés par érosion.

À Bruniquel, la confirmation est venue de la spectrométrie Raman, appliquée à trois fragments noircis, dont deux incrustés dans des dépôts de calcite d’un âge cohérent avec celui des anneaux. Les résultats montrent des fragments d’os chauffés à des températures compatibles avec des feux contrôlés. Des morceaux d’os d’animaux brûlés, retrouvés sur place, ont pu servir de torches : l’intérieur graisseux des os brûle facilement.

Une grotte scellée

Une recherche menée par Kim Génuite, publiée en février 2026, a permis de reconstituer la chronologie d’ouverture et de fermeture du système souterrain. En étudiant la géologie de l’entrée, l’équipe établit que la grotte s’est refermée, probablement à la suite d’un effondrement rocheux progressif survenu durant une période froide.

Ce résultat conforte le scénario déjà esquissé : des Néandertaliens sont entrés dans la grotte, ont parcouru environ 336 mètres sous terre, ont créé des bulles de roche d’environ 4,6 mètres de large, y ont allumé et entretenu de petits feux, puis sont repartis. Des dizaines de milliers d’années plus tard, des chutes de roche ont scellé la grotte, préservant les traces.

Abri, temple ou espace domestique ?

La fonction des anneaux reste non résolue. Certains chercheurs y voient un abri construit en période de conditions glaciaires, d’autres une fonction rituelle comparable à un temple primitif, d’autres encore un simple espace domestique. D’autres hypothèses évoquent un foyer pour se réchauffer ou un moyen de repousser les ours des cavernes.

Selon Genty, personne ne connaît la véritable raison de cette construction, même si l’on sait désormais qu’ils étaient capables de réaliser une sorte de construction élaborée.

Cette découverte s’ajoute à un ensemble grandissant de preuves, comme en Espagne, où des Néandertaliens ont peint des stalagmites il y a environ 65 000 ans. Pour l’archéologue Marie Soressi, de l’université de Leiden, spécialiste des Néandertaliens, le plus surprenant est de voir ce groupe s’aventurer aussi loin sous terre, loin de toute lumière naturelle.

Elle a affirmé qu’on disposait désormais de nombreuses lignes de preuves différentes montrant que les Néandertaliens, même il y a 200 000 ans, avaient des capacités cognitives peu différentes de celles de nos ancêtres directs.

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