Saab a disparu en 2010. Takata a fait faillite en 2017. General Motors déclare ne pas être responsable en Europe. Et les 10 000 propriétaires français de Saab 9-3 et 9-5 équipées d’airbags défectueux ? Ils paient 475 euros de leur poche. Bienvenue dans un cas d’école de vide juridique où aucune entreprise n’assume ses responsabilités sociétales.
Un scandale de RSE : l’absence totale de responsabilité
Takata en faillite depuis 2017 : un fabricant qui disparaît
L’équipementier japonais Takata a livré ses airbags défectueux à plus de 30 constructeurs automobiles avant de déposer le bilan en 2017. Le nitrate d’ammonium utilisé comme propulseur se dégrade avec le temps, provoquant des explosions lors de chocs et projetant des fragments métalliques vers les occupants. En France, 21 personnes sont mortes depuis 2013 à cause de ces dispositifs mortels. Pourtant, la faillite du fabricant a permis d’effacer toute obligation de réparation envers les victimes potentielles. Un conducteur de 41 ans est décédé en Haute-Savoie en janvier 2025 après l’explosion de son airbag. Takata n’existe plus pour répondre de ce décès.
Saab liquidée en 2010 : General Motors se déclare « prestataire de service »
General Motors a contrôlé Saab de 2000 à 2010 avant de céder la marque suédoise au néerlandais Spyker Cars, qui l’a menée à la liquidation quelques mois plus tard. Aujourd’hui, GM organise un rappel gratuit aux États-Unis via le site gmtakataairbag.com pour les Saab équipées d’airbags Takata. Mais en France ? Selon les échanges rapportés par l’UFC-Que Choisir, General Motors affirme avoir été un « prestataire de service pour Saab » et refuse toute prise en charge en Union européenne. La formulation juridique permet d’échapper à toute responsabilité morale et financière, laissant les propriétaires français face à une facture de 475 euros et un risque mortel.
Spyker Cars ne répond pas : trois acteurs, aucune responsabilité
Spyker Cars, repreneur néerlandais de Saab en février 2010, n’a jamais répondu aux sollicitations de l’UFC-Que Choisir. L’entreprise a conduit Saab à la liquidation sans assurer la continuité des obligations de sécurité. Résultat : trois acteurs ont disparu ou se désengagent (Takata, Saab, Spyker), et aucun ne prend en charge les conséquences de décisions industrielles prises il y a quinze ans. Le ministère des Transports français confirme dans un courrier envoyé en juin 2026 que « les frais de remplacement sont à la charge exclusive du propriétaire ». Un aveu d’impuissance face à un système qui permet aux grandes entreprises de disparaître sans réparer leurs défauts.
Le vide légal : qui est responsable quand tout le monde disparaît ?
La déclaration du ministère des Transports : « Les frais sont à la charge exclusive du propriétaire »
En juin 2026, après une première alerte publiée sur son site en été 2025, le ministère des Transports a envoyé des courriers individuels aux 10 000 propriétaires de Saab concernés. Le message est clair : aucune entité juridique n’existe pour organiser un rappel gratuit. Les propriétaires doivent payer eux-mêmes le remplacement sous peine de voir leur véhicule signalé au contrôle technique depuis le 15 février 2025. Guillaume, fonctionnaire dans l’administration centrale et propriétaire d’une Saab 9-5 de 2007, témoigne : « Depuis l’achat de ma Saab, ni le constructeur, ni les autorités, ni aucun professionnel de l’automobile ne m’avaient alerté, alors que mon véhicule a passé son contrôle technique en décembre 2025. » L’information arrive tardivement, alors que le scandale Takata est connu depuis 2013.
Chronologie des changements de propriétaires : GM → Spyker → liquidation
En 1990, General Motors entre au capital de Saab à hauteur de 50 %. En janvier 2000, GM prend le contrôle total. Les Saab 9-3 et 9-5 équipées d’airbags Takata sont mises en circulation entre 2005 et 2011, sous la responsabilité de GM. En février 2010, Saab est revendue à Spyker Cars, qui mène la marque à la liquidation. Aucune clause de continuité des obligations de sécurité n’a été imposée lors de ces transferts de propriété. La chaîne de responsabilité se brise à chaque transaction, permettant à chaque acteur de se désengager sans conséquence.
Pourquoi la France ne peut pas imposer un rappel gratuit obligatoire
L’absence d’entité juridique responsable empêche l’État français d’imposer un rappel gratuit. Contrairement aux États-Unis où General Motors assume la continuité des obligations, le cadre européen ne permet pas de contraindre un ancien propriétaire à financer un rappel après cession. La réglementation actuelle repose sur l’existence d’un constructeur actif. Quand ce dernier disparaît, le système s’effondre. Les 10 000 propriétaires français de Saab paient le prix d’un vide légal que personne n’a anticipé ni corrigé.
L’inégalité transatlantique : une question de gouvernance
Aux États-Unis, General Motors finance le rappel Takata
Sur le site gmtakataairbag.com, General Motors organise un rappel gratuit pour les Saab équipées d’airbags Takata aux États-Unis. Les propriétaires américains n’ont rien à débourser. La différence de traitement n’est pas technique : les véhicules sont identiques. Elle est juridique et éthique. Aux États-Unis, la responsabilité du constructeur perdure au-delà de la cession de marque. En Europe, GM invoque son statut de « prestataire de service » pour échapper à toute obligation.
En France, General Motors refuse : différence de régulation ou d’éthique ?
La question dépasse le cadre légal. Pourquoi une entreprise assume-t-elle ses responsabilités dans un pays et les refuse dans un autre ? General Motors dispose des moyens financiers pour organiser un rappel gratuit en France. Le choix de ne pas le faire révèle une stratégie de minimisation des coûts au détriment de la sécurité des consommateurs européens. L’absence de contrainte réglementaire permet aux grandes entreprises de choisir où elles appliquent leurs principes de responsabilité sociétale. Les 10 000 propriétaires français de Saab subissent les conséquences de cette double morale.
Leçons pour la RSE et la gouvernance d’entreprise
Comment un constructeur peut-il abandonner ses clients sans conséquence ?
Le cas Saab expose une faille majeure dans la gouvernance d’entreprise : aucun mécanisme n’oblige un constructeur à assurer la continuité de ses obligations de sécurité après cession ou liquidation. Les propriétaires de véhicules deviennent des victimes collatérales de stratégies financières. Guillaume résume : « Cette information intervient très tardivement, alors que le scandale des airbags Takata est connu depuis de nombreuses années. » La RSE ne peut se limiter à des déclarations d’intention. Elle doit inclure des garanties juridiques contraignantes qui survivent aux restructurations d’entreprise.
Hedin Parts : une solution privée qui ne résout rien
Hedin Parts, fournisseur suédois de pièces détachées Saab, organise le remplacement des airbags via un réseau de garages agréés en France au tarif de 475 euros TTC. Une initiative privée qui ne corrige pas l’injustice fondamentale : les propriétaires paient pour un défaut de fabrication qu’ils n’ont ni choisi ni provoqué. Pire, le contrôle technique signale désormais la présence d’airbags Takata, entraînant une décote de 8 à 12 % à la revente et des surprimes d’assurance de 15 à 25 %. Les propriétaires subissent une triple peine : danger mortel, facture imposée, dévalorisation du véhicule.