Une étude publiée le 7 octobre 2026 dans la revue Science Advances documente la découverte de centaines d’objets en bois attribués aux Néandertaliens sur le site d’Abric Romaní, en Espagne. Les chercheurs y ont recensé 597 restes de bois répartis dans 16 couches archéologiques distinctes.
La plupart sont des matériaux naturels non modifiés, troncs, branches tombées, bois de chauffage, mais 13 objets portent des traces claires d’une fabrication humaine : lances, récipients, bâtons et un objet qui pourrait être une massue.
Le site se trouve à Capellades, à une cinquantaine de kilomètres à l’ouest de Barcelone. Les Néandertaliens l’ont occupé de façon répétée pendant environ 20 000 ans, entre 62 000 et 40 000 ans avant notre ère : ils y vivaient, dormaient, cuisinaient et fabriquaient des outils. Les fouilles s’y poursuivent sans interruption depuis 1983.
Une falaise de travertin qui a figé les objets
Abric Romaní s’ouvre sous une falaise de travertin, une roche calcaire déposée par une eau de source chargée en minéraux. Cette eau a lentement recouvert branches, troncs, pommes de pin et outils laissés par les occupants d’une couche qui a durci avec le temps.
Le bois a fini par se décomposer, mais la croûte minérale a conservé sa forme en creux, à la manière des cavités laissées par les corps dans les cendres de Pompéi. Certaines empreintes sont si fines que les chercheurs identifient au microscope les contours de cellules de bois individuelles.
Fouiller ces moules fragiles exige une méthode particulière. Chaque objet potentiel est marqué, cartographié et photographié avant qu’une partie de la croûte ne soit ouverte avec précaution, explique Gema Chacón, archéologue à l’Institut catalan de paléoécologie humaine et d’évolution sociale (IPHES-CERCA) et coautrice de l’étude.
Là où les équipes coulaient autrefois du plâtre ou de la résine dans les cavités, elles recourent désormais à la numérisation 3D et à la photogrammétrie. Chacón précise que désormais, tous les restes de bois sont imprimés en 3D.
Deux lances près des crânes de cerfs
Les traces les plus spectaculaires proviennent du niveau R, le plus ancien fouillé à ce jour. La lance la mieux conservée mesure 2,45 mètres, plus longue qu’une porte standard n’est haute. Sa forme correspond à une arme d’estoc, pensée pour frapper au corps à corps plutôt que pour être lancée.
Un moulage de sa pointe a révélé une fracture d’impact très proche de celles observées sur des lances aborigènes australiennes, un type de dommage qui survient quand une pointe heurte un os, selon Chacón.
Une seconde lance, brisée en trois morceaux, n’a laissé que son négatif dans la roche. Elle gisait parmi des branches et une pomme de pin, comme abandonnée après s’être cassée. Le même niveau a livré les restes de quatre cerfs, dont trois crânes de mâles adultes avec leurs bois encore attachés, retrouvés à côté des foyers.
Comme les cerfs perdent leurs bois en fin d’hiver, les chasseurs auraient opéré en automne ou en hiver, même si les ossements ne portent aucune marque de chasse. Les lances de bois comparables, à Schöningen et Lehringen en Allemagne, datent de périodes plus anciennes : environ 300 000 à 200 000 ans pour Schöningen et environ 125 000 ans pour Lehringen, loin des 62 000 à 40 000 ans attribués aux pièces de Capellades.
Une massue sans équivalent connu
L’objet le plus singulier provient du niveau P. Taillé dans une seule pièce de bois, il associe un manche d’environ 16 centimètres à une tête triangulaire haute de 14 centimètres, séparée du manche par un angle droit marqué. Ce décrochement pourrait avoir servi à empêcher la main de glisser lors d’une frappe.
Dans tout le registre paléolithique de l’Ancien Monde, un seul autre objet a déjà été proposé comme possible massue : une pièce découverte à Kalambo Falls, en Zambie, vieille d’environ 400 000 ans, mais sans ressemblance de forme avec celle d’Abric Romaní.
L’équipe privilégie un usage pratique quotidien plutôt que cérémoniel, car l’objet gisait dans une zone domestique, entouré d’ossements, d’outils en pierre et d’un foyer. Chacón reste pourtant prudente et admet qu’en ce qui concerne cette massue, il est vrai que l’équipe n’est pas sûre.
Bols d’écorce et foyers alignés
Près des foyers, les archéologues ont identifié quatre récipients peu profonds en écorce de genévrier, dont le plus grand mesure environ 55 sur 20 centimètres. Ils rappellent les coolamons, ces récipients traditionnels utilisés par les Aborigènes australiens pour transporter nourriture ou braises.
Au fond de l’abri, une perche de plus de cinq mètres de long, débarrassée de ses branches, aurait pu être appuyée contre la paroi pour soutenir un pare-vent ou un abri léger. Dans toutes les couches fouillées, les chercheurs retrouvent un même agencement : de petits foyers d’environ 50 centimètres de large, espacés d’un mètre, le long de la paroi arrière, avec très peu de détritus autour.
Chacón y voit des emplacements liés aux zones de sommeil, expliquant que cela donne de la lumière et protège aussi d’éventuels carnivores ou autres animaux qui pourraient attaquer le groupe.
Une image des Néandertaliens qui évolue
Ces découvertes s’ajoutent à d’autres indices déjà connus : les Néandertaliens tordaient des fibres végétales pour fabriquer des cordes, créaient des objets symboliques et se sont croisés avec Homo sapiens. Josep Vallverdú, archéologue à l’IPHES-CERCA et coauteur de l’étude, résume le constat dans un entretien à Gizmodo en rappelant que la pierre résiste extrêmement bien, de sorte que les outils en pierre dominent naturellement le registre archéologique, que le bois disparaît généralement, mais qu’il s’agit pourtant d’un matériau incroyablement polyvalent.
Sa collègue Palmira Saladié, également coautrice, ajoute que l’ensemble des objets réunis montre que le bois apparaît dans de nombreux aspects différents de la vie des Néandertaliens.
Chris Stringer, anthropologue au Natural History Museum de Londres non impliqué dans l’étude, relativise toutefois la portée de la découverte dans un entretien à New Scientist : ces preuves ne viennent que d’un seul site, d’une seule zone et d’une seule période, et ne constitueraient que la partie émergée de l’iceberg d’une technologie entière et largement cachée.
Chacón espère que ces résultats pousseront d’autres équipes à réexaminer leurs propres collections. Elle raconte que des collègues lui confient déjà avoir mis au jour, photographié puis jeté des pièces qu’ils pensaient être du bois ordinaire, et qu’ils disent maintenant que cela pourrait peut-être avoir été un outil.


