En 1974, en pleine dictature du général Pinochet, le Chili adopte le décret-loi 701. Porté par Fernando Leniz, ministre de l’Économie de l’époque, ce texte instaure une bonification de 75 % pour toute plantation de pins ou d’eucalyptus. L’objectif affiché est de lutter contre l’érosion des sols et de développer une industrie forestière génératrice de devises, explique Sciencepost.
Plus tard, le bilan est amer. Cette politique de reboisement massif avec des essences exotiques est devenue l’un des problèmes environnementaux les plus sérieux du pays : des rivières à sec, des villages privés d’eau potable. Le texte évoque un effet boomerang, un véritable « pied de nez de la nature » face à une vision purement industrielle de la forêt.
Dans les faits, la subvention a surtout encouragé le remplacement de la forêt native par des monocultures d’espèces à croissance rapide. Le décret-loi 701 a finalement été aboli en 2013, mais ses effets perdurent sur le territoire.
Selon le cadastre des ressources végétales de 2021, les plantations forestières couvrent en 2021 environ 3,11 millions d’hectares au Chili, dont près de 60 % de pin radiata et 33 % d’eucalyptus. Deux groupes économiques, Matte et Angelini, contrôlent la majorité de ces surfaces dans le centre-sud du pays.
Des nappes qui se vident plus vite qu’elles ne se remplissent
Le pin, et surtout l’eucalyptus, puisent bien plus d’eau que la forêt native, en raison de leurs racines profondes et de leur feuillage dense. Une étude menée en 2010 sur des plantations de Pinus radiata et d’Eucalyptus globulus, dans la cordillère côtière de la région du Biobío, a documenté cet impact sur les ressources en eau locales.
Ce n’est pas l’essence en elle-même qui pose problème, mais la densité et l’homogénéité des plantations sur de vastes surfaces. Une forêt native mélange des espèces aux besoins en eau variés, avec un sol vivant qui retient l’humidité. Une plantation de pins ou d’eucalyptus fonctionne, elle, comme une pompe géante et uniforme.
Conséquence : les nappes phréatiques se vident plus vite qu’elles ne se rechargent. Le débit des cours d’eau qui alimentaient historiquement les villages chute année après année, en particulier lors des sécheresses qui touchent le centre du Chili.
Les mêmes plantations nourrissent les mégafeux
Censées protéger contre l’érosion et, indirectement, contre les incendies, ces plantations sont devenues un carburant pour les mégafeux. Le risque est particulièrement élevé dans les zones côtières des régions du Maule, de Ñuble et du Biobío, là où la part de forêt native descend sous les 50 % du paysage.
La coupe rase, technique privilégiée pour son efficacité économique, laisse le sol totalement nu et sujet à une forte érosion, ce qui aggrave la vulnérabilité des terrains en saison sèche. Ces monocultures homogènes, qui s’étendent sur des milliers d’hectares, amplifient l’impact du changement climatique sur les mégafeux et sur la disponibilité en eau.
Dans la commune rurale de Purén, les élus locaux constatent que les plantations s’étendent désormais jusqu’aux abords immédiats des zones habitées, ce qui complique la lutte contre les incendies.
Le Biobío, avec ses rivières à débit réduit et ses sols appauvris, illustre les limites d’un modèle qui a privilégié la vitesse de croissance et le rendement au détriment de la résilience écologique. Plusieurs pistes sont évoquées :
- redonner sa place à la forêt native,
- diversifier les essences plantées,
- limiter les surfaces en monoculture.
Des débats similaires traversent la France et l’Europe, où certains projets de reboisement massif soulèvent les mêmes questions sur le choix des espèces et leurs conséquences sur les ressources en eau.





