Aux Galápagos, 140 000 chèvres éliminées en quelques années : les jeunes tortues se sont multipliées par 5, les biologistes n’y croyaient plus

140 000 chèvres éliminées, des tortues qui explosent à 24 % de juvéniles contre 5 % avant, et un oiseau qui passe de 18 à 279 individus. L’histoire complète révèle comment.

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Aux Galápagos, 140 000 chèvres éliminées en quelques années : les jeunes tortues se sont multipliées par 5, les biologistes n'y croyaient plus
Aux Galápagos, 140 000 chèvres éliminées en quelques années : les jeunes tortues se sont multipliées par 5, les biologistes n’y croyaient plus © RSE Magazine

Plus de 140 000 chèvres invasives ont été éliminées aux îles Galápagos dans le cadre d’un programme de conservation. Conséquence directe pour l’archipel équatorien : dans certaines populations étudiées, le nombre de jeunes tortues géantes a été multiplié par 5.

Ces chèvres avaient été introduites par des colons et des baleiniers au cours du XIXe siècle. Avec le temps, elles étaient devenues une menace pour l’équilibre local, au point que le Parque Nacional Galápagos et la Fundación Charles Darwin ont lancé, en 1997, un programme baptisé Proyecto Isabela pour tenter d’inverser la tendance.

Un projet à plus de 10,5 millions de dollars

Sur l’île Isabela, des animaux restés initialement au sud ont réussi à traverser l’isthme inhospitalier de Perry au cours du XXe siècle pour atteindre la zone du volcan Alcedo. Là, nourriture abondante et quasiment aucune barrière naturelle capable de les contenir ont permis une explosion démographique : au début du projet, on estimait à environ 100 000 le nombre de chèvres dans le seul nord de l’île.

En broutant arbustes, arbres et cactus, les animaux provoquaient surpâturage et érosion, détruisant au passage les zones boisées qui fournissaient ombre et humidité aux tortues géantes pendant la saison sèche. Le projet a combiné chasseurs terrestres, chiens entraînés et hélicoptères.

Entre avril 2004 et mai 2005, la seule chasse aérienne a permis de retirer 55 657 chèvres sur Isabela, complétée par 2 637 animaux abattus au sol là où l’hélicoptère avait une visibilité réduite. Au total, l’île a perdu 62 818 chèvres en deux ans, et l’île Santiago 79 579 supplémentaires.

Le coût total de l’opération a dépassé 10,5 millions de dollars, dont environ deux millions rien que pour retirer les 1 000 dernières chèvres de Santiago.

Des chèvres stérilisées pour traquer les dernières survivantes

La phase finale, la plus coûteuse, a nécessité une technique particulière : les « chèvres Judas ». Des animaux capturés étaient stérilisés, équipés d’un radioémetteur, puis relâchés. Étant des animaux sociaux, ils cherchaient instinctivement à rejoindre d’autres membres de leur espèce, ce qui permettait aux équipes de suivre le signal et de localiser des groupes ayant échappé aux campagnes précédentes.

Sur Isabela, environ 770 chèvres Judas ont été utilisées, et plus de 200 à Santiago. Certaines femelles, surnommées « Mata Hari », restaient sexuellement réceptives plus longtemps pour attirer les mâles restants. La dernière chèvre sauvage du nord d’Isabela a été retirée en décembre 2005, et les opérations se sont achevées en mars 2006.

À cette date, 266 chèvres Judas sont restées sur place comme système de surveillance, et le nord de l’île a été officiellement déclaré libre de chèvres retournées à l’état sauvage.

Les chercheurs ont suivi pendant des années les tortues géantes du volcan Alcedo pour mesurer la réponse du milieu. Entre 1995 et 1999, les jeunes tortues représentaient 5 % des spécimens étudiés. Entre 2000 et 2005, cette proportion est passée à 24 %, soit près de cinq fois plus. Les chercheurs ont aussi constaté une amélioration de la croissance et de la condition corporelle des animaux.

Sur l’île Santa Cruz, où les chèvres n’ont pas été retirées durant cette même période, la proportion de juvéniles n’a pas connu d’évolution comparable, ce qui a servi de point de comparaison. Un épisode climatique inhabituel a temporairement augmenté la nourriture disponible, ce qui a rendu les chercheurs prudents dans leurs conclusions. Mais l’absence d’amélioration chez la population témoin suggère que l’élimination des herbivores invasifs a bien été le facteur principal.

L’un des indicateurs les plus nets vient d’un oiseau, le râle des Galápagos. Une étude a recensé 18 individus détectés à Santiago en 1986-1987, contre 279 en 2004-2005, avec un effort d’échantillonnage comparable. Les auteurs relient cette hausse au retrait des chèvres et des cochons, ainsi qu’au retour d’une végétation plus dense.

En 2024, une équipe menée par Daniel E. Chavez a analysé l’ADN complet de 39 râles issus de plusieurs îles : l’éradication des chèvres aurait été déterminante pour éviter des épisodes graves de consanguinité.

Le retrait des chèvres n’a toutefois pas effacé deux siècles de transformations. À Santiago, une ronce introduite s’est même étendue dans des zones où le pâturage la freinait auparavant, et les rats noirs restent présents. Une étude dirigée par Guillaume Bastille-Rousseau, portant sur la productivité végétale entre 2001 et 2015, a trouvé une amélioration après l’élimination des chèvres, notamment dans les zones humides, avec une relation positive entre présence des tortues géantes et croissance de la végétation. Le climat a toutefois aussi joué un rôle dans ce reverdissement, publié dans la revue PLOS ONE.

Sur le terrain, la reprise s’est traduite par des arbres repoussant depuis d’anciennes souches, de nouveaux cactus Opuntia et des espèces endémiques réapparaissant en dehors des petits refuges où elles avaient survécu.

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