Le débat sur la transition énergétique, ouvert le 6 décembre 2012, a remis sur la table une question qui dépasse la seule production d’électricité : que faire des quelque 80 000 barrages recensés sur les cours d’eau français ? Seuils d’anciens moulins, ouvrages hydroélectriques, retenues agricoles, la France figure parmi les pays les mieux équipés d’Europe en la matière.
Les barrages restent la première source d’électricité renouvelable du pays. Mais leur potentiel est déjà exploité à plus de 90 %, ce qui rapproche la production hydroélectrique française de ce que certains observateurs qualifient d’« apogée technique raisonnable ». Construire de nouveaux ouvrages n’apporterait donc, sur ce plan, qu’une contribution marginale, pour un impact environnemental jugé lourd.
Un calcul qui accable les passes à poissons
France Nature Environnement (FNE), dans son dossier consacré aux barrages hydrauliques, propose un calcul simple mais parlant. Une passe à poissons, quand elle fonctionne correctement, laisse franchir 70 poissons sur 100 qui auraient migré librement sans obstacle. Un taux honorable, pris isolément. Le problème survient quand les ouvrages s’enchaînent : sur dix barrages d’affilée, chacun équipé d’une passe efficace à 70 %, le taux de franchissement cumulé tombe à moins de 3 %.
L’association compare la situation à l’installation d’un feu de circulation à chaque carrefour d’une avenue de dix kilomètres, sans que cela empêche les embouteillages. Une passe isolée peut très bien fonctionner ; c’est quand un poisson doit en franchir cinq, huit ou dix d’affilée pour rejoindre sa frayère que le système s’effondre. FNE parle d’un remède local et coûteux, qui devient inopérant dès que les ouvrages se multiplient sur un même cours d’eau.
Le cas de l’Aulne, en Bretagne, illustre cet effet cumulatif. Selon un rapport de l’ONEMA, une étude de radiopistage réalisée en 2000 a montré que seuls 4,3 % des saumons arrivant à l’estuaire parvenaient à accéder à l’Aulne rivière, secteur pourtant le plus favorable à leur reproduction.
Depuis la loi Pêche du 29 juin 1984, les échelles à poissons sont pourtant obligatoires sur les rivières classées « migrateurs ». Elles restent rares sur les anciens ouvrages ou lorsque la présence de migrateurs n’est pas formellement démontrée.
La Sélune, deux barrages pour tout changer
Sur la Sélune, dans la Manche, deux barrages, celui de Vezins et celui de la Roche qui Boit, ont été démantelés après des décennies de tergiversations administratives. Deux ouvrages seulement, pas dix. Avant leur destruction, ils suffisaient pourtant à bloquer la migration de plus de 70 % des poissons vers le bassin versant.
Le chantier a été justifié par un constat sans appel : des barrages vétustes, produisant très peu d’électricité, pour un préjudice écologique jugé disproportionné.
Des centaines de millions dépensés pour un bilan qui stagne
EDF Hydro, qui gère l’essentiel du parc hydroélectrique français, investit chaque année entre 5 et 10 millions d’euros dans des dispositifs favorisant la continuité piscicole. L’opérateur revendique plus de 250 dispositifs de franchissement installés, destinés notamment au saumon, à l’alose, à la lamproie, à l’anguille et à la truite. Cumulée sur plusieurs décennies et tous opérateurs confondus, la facture atteint sans doute plusieurs centaines de millions d’euros à l’échelle nationale.
Un rapport du WWF, publié en mai, chiffre à 500 milliards d’euros les dépenses consacrées aux politiques de l’eau en France depuis vingt ans. Le même rapport indique que seuls 43,1 % des cours d’eau et plans d’eau français sont aujourd’hui en bon état écologique.
La population de truites des rivières a chuté de 44 % en vingt ans, et à l’échelle européenne, les populations de poissons migrateurs d’eau douce ont diminué de 90 % en cinquante ans. Malgré l’argent dépensé, les populations d’oiseaux et de poissons d’eau douce ne repartent pas.
Les barrages sont identifiés comme le premier obstacle à l’atteinte du bon état des eaux dans plusieurs bassins, dont Adour-Garonne et Loire-Bretagne. En cause : dégradation de la qualité de l’eau, risque d’eutrophisation, hausse de la température, perte de la dynamique fluviale, pollution des sédiments dont on ne sait toujours pas quoi faire.
La France, meilleure élève du démantèlement en Europe
Selon un décompte de la Fondation mondiale pour la migration des poissons, près de 500 barrages, seuils ou écluses ont été détruits en 2023 à travers l’Europe, un record. La France arrive en tête, avec plus de 150 ouvrages démolis sur cette seule année.
Rapporté aux 80 000 ouvrages recensés dans le pays, ce chiffre reste marginal. Mais la logique économique commence à s’imposer : quand un barrage ne sert plus vraiment ni à produire de l’électricité ni à stocker de l’eau, sa suppression coûte souvent moins cher, à long terme, que l’entretien perpétuel d’une passe à poissons condamnée à l’inefficacité collective.
Reste une question que le texte laisse en suspens : combien, parmi les 80 000 ouvrages recensés en France, n’ont plus aucune utilité économique réelle mais continuent de fragmenter les rivières faute de volonté politique pour les démolir ? Un audit national systématique, obstacle par obstacle, permettrait sans doute d’objectiver ce chiffre. À défaut, il continue de se découvrir au cas par cas, vallée après vallée, à chaque bataille locale entre riverains, pêcheurs et collectivités.






