Nutri-Score : Lactalis attaque, les géants reculent, le modèle vacille

Pour la première fois depuis 2017, la part de marché du dispositif recule, passant de 64 % à 63 %. Une leçon cinglante sur les limites des politiques RSE volontaires face aux résistances industrielles.

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Les marques de distributeurs : un choix économique mais à quel prix pour la santé ?
Nutri-Score : Lactalis attaque, les géants reculent, le modèle vacille © RSE Magazine

Le Nutri-Score subit une double secousse. D’un côté, Lactalis saisit la Cour de justice de l’Union européenne pour contester la validité juridique de l’étiquetage nutritionnel. De l’autre, pour la première fois depuis 2017, la part de marché des produits affichant le logo passe de 64 % en 2024 à 63 % en 2025. Danone, Kellogg’s et d’autres mastodontes de l’agroalimentaire quittent discrètement le dispositif. Que révèle cette double offensive sur un modèle présenté comme exemplaire de responsabilité volontaire ?

Le modèle volontaire en crise : l’impasse du Nutri-Score

Huit ans après le lancement : comment un système ‘collaboratif’ s’érode silencieusement

Lancé en 2017, le nutri-score devait incarner une nouvelle alliance entre industriels, pouvoirs publics et consommateurs. L’idée : un affichage volontaire, simple (une échelle de A à E), pour comparer la qualité nutritionnelle des produits. Huit ans plus tard, l’Observatoire de l’alimentation (Oqali) constate un recul inédit des volumes de produits portant le logo. « C’est la première fois que l’Oqali observe un recul des parts de marché des marques engagées dans le dispositif après plusieurs années de progression continue », note l’institut dans son rapport annuel.

Le secteur des céréales du petit-déjeuner perd 4 points, celui des produits laitiers et desserts frais 3 points entre 2024 et 2025. Si l’on exclut les marques de distributeurs, fidèles au système, le recul atteint 6 points dans ces deux catégories. L’érosion frappe là où le Nutri-Score était censé triompher : chez les grandes marques nationales, celles qui façonnent les comportements d’achat et influencent les habitudes alimentaires de millions de foyers.

216 nouvelles entreprises, 86 qui partent : le turnover cache une fragilité structurelle

En apparence, les chiffres peuvent rassurer. 1 462 entreprises figurent au registre du Nutri-Score en juin 2025, contre 1 377 un an plus tôt. Une hausse brute de 85 acteurs économiques. Mais ce solde positif masque une dynamique inquiétante : 216 entreprises ont rejoint le dispositif en 2025, essentiellement des PME et des acteurs de taille modeste. Dans le même temps, 86 entreprises l’ont abandonné, rapporte l’association Que Choisir.

Ce turnover traduit une faille structurelle majeure. Les nouveaux venus adoptent le Nutri-Score par opportunisme commercial ou par conviction sincère, mais ne pèsent guère dans les linéaires. Les sortants, eux, sont des poids lourds. L’engagement des marques nationales chute de 39 % à 37 % entre 2024 et 2025, selon l’Oqali. « Le défi des prochaines années sera de les mobiliser davantage », prévient l’observatoire, conscient que sans elles, le système devient symbolique.

Les stratégies de contournement des géants

Danone, Kellogg’s, Lactalis : trois modèles de désobéissance douce au dispositif

Danone retire le Nutri-Score de certains yaourts dès septembre 2024, invoquant des critères de calcul jugés inappropriés pour ses produits laitiers. Kellogg’s quitte discrètement l’affichage après la mise à jour du calcul en mars 2025, qui pénalise davantage les produits sucrés et salés. Quant à Lactalis, géant laitier mondial, il n’a jamais adhéré au dispositif. « Hostile à cet affichage volontaire qui note de A à E les aliments d’une catégorie pour aider les consommateurs à en comparer la qualité nutritionnelle, Lactalis fait partie des industriels qui ne l’ont jamais adopté », rappelle Le Figaro.

Ces trois trajectoires révèlent une stratégie commune : refuser un cadre normatif sans l’affronter publiquement. Danone et Kellogg’s se désengagent progressivement, Lactalis attaque frontalement. Les trois parient sur l’absence de sanction. Dans un système volontaire, rien n’oblige à participer, rien ne punit le retrait. Les entreprises soumises à la pression croissante des consommateurs sur les aliments ultra-transformés calculent leur intérêt immédiat.

Comment les critiques techniques (portions, catégories de boissons) deviennent des alibis juridiques

Lactalis déploie une argumentation technique précise. « Nous avons introduit un recours devant le Conseil d’État, en septembre 2025, contre l’arrêté du 14 mars 2025. La procédure va suivre son cours au niveau européen », déclare le groupe. Deux griefs majeurs : le Nutri-Score classe le lait, les yaourts à boire et les boissons lactées comme des boissons, avec des coefficients de calcul différents. Second reproche, « le groupe reproche notamment au Nutri-Score de ne pas prendre en compte les portions réellement consommées dans le calcul », résume Sud-Ouest.

Ces critiques techniques servent d’alibis pour contester la légitimité scientifique et juridique du dispositif. Lactalis ne dit pas « nous refusons l’étiquetage nutritionnel », il dit « ce calcul est faux ». L’entreprise ajoute un troisième argument : la modification du calcul n’aurait pas fait l’objet d’une communication suffisante auprès des autorités européennes. Une manière d’ouvrir un front procédural qui pourrait paralyser le système pendant des années.

Le double déficit de légitimité : technique et institutionnelle

La mise à jour de mars 2025 en question : une gouvernance insuffisamment associée ?

L’arrêté du 14 mars 2025 révise le calcul du Nutri-Score pour mieux repérer les aliments riches en fibres et pénaliser davantage les produits trop sucrés ou salés. Cette mise à jour, présentée comme un progrès scientifique, soulève des questions de gouvernance. Lactalis affirme n’avoir pas été suffisamment consulté. Les industriels dénoncent un processus opaque, piloté par des experts de santé publique sans véritable dialogue avec les acteurs économiques.

Ce reproche n’est pas anodin. Dans une démarche RSE volontaire, la légitimité repose sur l’adhésion des parties prenantes. Si les entreprises estiment que les règles changent sans elles, elles se retirent. L’Oqali le reconnaît implicitement en constatant que « les marques nationales, qui constituent désormais le principal levier de progression du dispositif, voient leur niveau d’engagement stagner puis légèrement diminuer ». La mise à jour technique devient un prétexte de rupture.

Lactalis saisit la CJUE : quand la RSE volontaire devient contestable en droit

En juin 2026, le Conseil d’État renvoie l’affaire devant la Cour de justice de l’Union européenne. La juridiction administrative française pose une question explosive : est-il légal de recommander un affichage graphique complémentaire à la déclaration nutritionnelle obligatoire ? Autrement dit, le Nutri-Score, bien que volontaire, ne contourne-t-il pas la réglementation européenne en créant une norme de facto ?

Cette saisine ouvre un abîme juridique. Si la CJUE invalide le dispositif, huit ans d’efforts s’effondrent. Si elle le valide, mais impose des conditions strictes, le système devra se réinventer. Les tentatives de rendre le Nutri-Score obligatoire ont déjà échoué ces derniers mois, face à la résistance des lobbies industriels et de certains États membres. Le paradoxe frappe : en restant volontaire, le Nutri-Score s’affaiblit. En devenant obligatoire, il déclenche des batailles politiques et juridiques qu’aucun gouvernement ne semble prêt à mener.

Leçons pour la gouvernance RSE : obligation ou mort du volontarisme

Les marques de distributeurs l’ont bien compris : l’intérêt collectif prime quand la règle s’impose

Un acteur résiste à l’érosion : les marques de distributeurs conservent un engagement quasi total. Carrefour, Leclerc, Auchan affichent le Nutri-Score sur l’essentiel de leurs gammes. Pourquoi ? Parce que ces enseignes savent que la transparence devient un critère de différenciation face aux exigences croissantes de traçabilité. Elles anticipent aussi une éventuelle obligation réglementaire et préfèrent s’y préparer.

Les circuits spécialisés (magasins bio) bondissent de 1 % à 11 % de parts de marché en un an, portés par une clientèle sensible à l’étiquetage nutritionnel. Ces acteurs montrent que le volontarisme fonctionne quand il sert un positionnement commercial clair ou quand il prépare une contrainte future. Les marques nationales, elles, jouent la montre. Elles attendent de voir si le Nutri-Score survivra à l’assaut juridique de Lactalis.

La leçon est brutale : une politique RSE sans obligation finit par s’effriter dès qu’elle contrarie les intérêts économiques immédiats des acteurs dominants. Le Nutri-Score démontre que la bonne volonté ne suffit pas quand les règles du jeu restent facultatives. Les entreprises qui s’engagent sont celles qui y trouvent un avantage concurrentiel (les distributeurs) ou celles qui n’ont pas le poids de négocier (les PME). Les géants, eux, contournent, contestent, temporisent. Ils savent qu’en l’absence de sanction, le temps joue pour eux.

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