92% des grandes entreprises se jugent bien protégées contre la fraude. Pourtant, 85% d’entre elles ont subi au moins une tentative l’année dernière. Pendant ce temps, seuls 14% de leurs salariés les croient vraiment à l’abri. Publiée le 16 juin 2026 par Allianz Trade, la cinquième édition du baromètre fraude révèle une déconnexion vertigineuse entre direction et terrain. Un fossé qui ne relève pas du hasard, mais d’une crise de confiance managériale que les organigrammes préfèrent ignorer.
57% des salariés ont observé de la fraude : le signal d’alarme que les dirigeants ignorent
Les fraudes internes représentent 37% des tentatives recensées. Abus de confiance (15%), détournements de fonds (14%), détournements de marchandises (13%), fausses notes de frais (10%) composent un tableau où la normalisation du déviant érode la cohésion collective. Pire encore : 48% des salariés observent un usage abusif des ressources de l’entreprise, 33% un contournement des procédures internes, 25% un détournement de stocks. Des micro-dérives quotidiennes qui, mises bout à bout, minent la confiance bien plus sûrement qu’une fraude externe spectaculaire.
Face à ces constats, 14% seulement des collaborateurs estiment leur organisation très bien armée contre les fraudes. Un contraste brutal avec les 92% de dirigeants d’ETI et grandes entreprises convaincus de leur résilience. Comment expliquer un tel écart de perception ? La réponse tient en un mot : déconnexion. Les tableaux de bord remontent des processus, pas des comportements. Les comités valident des procédures, pas des cultures. Entre le discours de gouvernance et la réalité du terrain, un gouffre s’est creusé.
71% des salariés affirment ne pas redouter d’être confrontés à une fraude dans leur entreprise. Fatalisme ou confiance ? Le baromètre ne tranche pas, mais la coexistence de ce chiffre avec les 57% de témoins directs interroge. Peut-être une part de résignation, l’impression diffuse que la fraude fait désormais partie du paysage, qu’elle est devenue un paramètre normal de la vie organisationnelle. Un phénomène d’accoutumance dont les implications managériales sont vertigineuses.
La fraude interne : révélateur d’une culture défaillante
Contrairement à la fraude externe (88% des tentatives) orchestrée par des tiers via de faux fournisseurs (42%) ou de faux clients (41%), la fraude interne naît au cœur de l’organisation. Elle ne surgit pas d’un email frauduleux ou d’une usurpation d’identité par intelligence artificielle. Elle germe dans les failles de la relation de travail : absence de reconnaissance, pression excessive, sentiment d’injustice, opacité des décisions.
Abus de confiance, détournements, fausses notes : quand les collaborateurs dévient
Les 15% d’abus de confiance, les 14% de détournements de fonds, les 13% de détournements de marchandises et les 10% de fausses notes de frais dessinent les contours d’une défaillance managériale. Chaque fraude interne traduit une rupture du contrat psychologique entre salarié et employeur. Un collaborateur qui détourne ne trahit pas seulement un règlement : il signale une relation dégradée, une loyauté épuisée, une culture qui n’a pas su le retenir dans les clous de l’engagement collectif.
Le baromètre Allianz Trade ne détaille pas les motivations, mais les recherches en sciences de gestion convergent : la fraude interne prospère là où règnent le flou, l’arbitraire, le manque de transparence. Quand un collaborateur perçoit l’organisation comme injuste ou opaque, le passage à l’acte frauduleux devient psychologiquement moins coûteux. La gouvernance n’est pas qu’affaire de contrôle : elle est d’abord affaire de légitimité.
48% des salariés observent un usage abusif des ressources : l’érosion silencieuse
Usage abusif des ressources (48%), contournement des procédures (33%), détournement de stocks (25%) : ces trois comportements forment une zone grise où la fraude se banalise. Ni spectaculaires ni sanctionnés, ces actes quotidiens installent une culture de la débrouille, voire du cynisme. Quand les collaborateurs constatent que les règles se contournent sans conséquence, la norme sociale interne se déplace. Le message implicite devient : « Tout le monde le fait, pourquoi pas moi ? »
Sur ce terrain, le management porte une responsabilité écrasante. Tolérer les petites entorses, c’est légitimer les grandes. Ne pas sanctionner le contournement mineur, c’est ouvrir la voie au détournement majeur. Pourtant, 16% des entreprises n’ont mis en place aucun dispositif spécifique de prévention contre la fraude. Un vide stratégique qui en dit long sur la place réelle accordée à la culture d’intégrité dans les priorités de direction.
Pourquoi seuls 30% forment leurs collaborateurs au risque fraude
30% des entreprises forment ou sensibilisent leurs collaborateurs au risque de fraude. Un chiffre effarant quand on sait que 60% des PME et 85% des ETI-grandes entreprises ont subi au moins une tentative l’année dernière. Former, c’est armer. Mais c’est aussi reconnaître une vulnérabilité, admettre que le danger existe, accepter que l’organisation n’est pas invulnérable. Or, 92% des grandes structures se jugent bien protégées. Pourquoi investir dans la formation si l’on se croit déjà à l’abri ?
Les dispositifs de prévention privilégient la technique : 55% vérifient les coordonnées bancaires, 41% rappellent le client ou le fournisseur en cas de modification de RIB, 40% disposent de procédures de validation renforcée des paiements. Autant de garde-fous indispensables, mais insuffisants. Car la fraude ne se combat pas seulement par des process, mais par une vigilance collective. Et celle-ci ne s’improvise pas : elle se cultive, se transmet, s’entretient. Sans formation régulière, impossible de maintenir cette vigilance partagée.
L’engagement collectif : le vrai pilier anti-fraude que les dirigeants sous-estiment
L’engagement des collaborateurs constitue le premier rempart contre la fraude. Un salarié engagé signale les anomalies, questionne les demandes suspectes, refuse les compromissions. À l’inverse, un collaborateur désengagé laisse filer, détourne le regard, voire participe. Or, les fraudes massives révélées par les autorités témoignent souvent de complicités passives : des équipes qui savaient, mais n’ont pas parlé.
Pourtant, les dirigeants continuent de penser contrôle plutôt que confiance. Ils investissent dans les logiciels de détection, les audits, les procédures de double signature. Autant de mécanismes utiles, mais qui reposent sur une présomption de méfiance. À l’inverse, bâtir une culture de l’intégrité suppose de partir d’une présomption de confiance, tempérée par une vigilance partagée. Un équilibre délicat que seuls 30% osent chercher par la formation.
L’IA amplifie la fraude : mais pas pour les raisons que vous croyez
76% des dirigeants estiment que l’intelligence artificielle augmente le risque de fraude. Ils pensent deepfakes, deepvoice, usurpations d’identité de plus en plus sophistiquées. Ils ont raison : les fraudeurs utilisent désormais l’IA pour imiter la voix d’un dirigeant ou le visage d’un responsable financier. Mais l’IA amplifie aussi la fraude par un effet moins visible : elle industrialise les tentatives, démultiplie les attaques, permet de cibler avec précision les vulnérabilités organisationnelles.
Si les collaborateurs ne perçoivent pas le risque IA, ils ne développeront pas les réflexes de vigilance adaptés. Ils répondront aux emails suspects, valideront les demandes de virement sans vérifier, feront confiance aux apparences. D’où l’urgence d’un dialogue transparent entre direction et terrain sur les menaces réelles, les scénarios plausibles, les bonnes pratiques. Sans ce dialogue, les 76% de dirigeants alertes resteront isolés dans leur tour d’ivoire pendant que les 57% de salariés non sensibilisés ouvriront la porte aux fraudeurs.
Vers une organisation de confiance : 4 piliers managériaux
Bâtir une organisation résiliente face aux fraudes ne relève pas de la technologie ou de l’assurance (seules 30% des entreprises sont couvertes, et parmi celles ayant subi une tentative, 38% seulement). Cela relève de la gouvernance, de la culture, du management. Quatre piliers structurent cette ambition.
Pilier 1 : Transparence des processus et décentralisation du contrôle
La transparence tue la fraude. Quand chacun sait qui décide quoi, qui valide quoi, qui contrôle quoi, les zones d’ombre se réduisent. Décentraliser le contrôle, c’est refuser que le pouvoir de signature ou de validation se concentre entre quelques mains. C’est instaurer des contre-pouvoirs internes, des validations croisées, des responsabilités partagées. Les 40% d’entreprises disposant de procédures de validation renforcée l’ont compris : la fraude prospère dans l’opacité et la concentration.
Pilier 2 : Formation et sensibilisation continue des équipes
Former une fois ne suffit pas. La fraude évolue, les techniques se sophistiquent, les menaces se renouvellent. Il faut former régulièrement, actualiser les scénarios, simuler des tentatives. Les entreprises qui investissent dans la formation continue de leurs collaborateurs réduisent drastiquement leur exposition. Pourtant, seules 30% le font. Un retard que les chiffres de victimisation (60% des PME, 85% des ETI-grandes entreprises) devraient suffire à combler.
Pilier 3 : Renforcer la voix des lanceurs d’alerte internes
57% des salariés ont observé de la fraude. Combien ont alerté ? Combien ont été écoutés ? Combien ont été protégés ? Les affaires récentes montrent que les lanceurs d’alerte paient souvent un prix élevé pour leur courage. Pourtant, ils représentent le meilleur système de détection précoce. Renforcer leur voix suppose des canaux de signalement sécurisés, une protection effective contre les représailles, une reconnaissance de leur rôle.
Pilier 4 : Gouvernance et reporting : quand le board prend ses responsabilités
La lutte contre la fraude ne peut être déléguée aux seuls responsables sécurité ou conformité. Elle doit figurer à l’agenda des conseils d’administration et des comités de direction. Le board doit exiger des reportings réguliers, auditer les dispositifs, valider les budgets de prévention. Quand la gouvernance s’empare du sujet, le message descend dans toute l’organisation : la fraude n’est pas un détail opérationnel, c’est un risque stratégique.
92% des grandes entreprises ‘se sentent protégées’ : une confiance illusoire ?
92% des ETI et grandes entreprises se jugent bien préparées face au risque de fraude. Un chiffre rassurant en apparence, inquiétant en réalité. Car parmi elles, 85% ont subi au moins une tentative l’année dernière, et 40% de ces tentatives ont abouti à une fraude avérée avec, dans 85% des cas, un préjudice financier. Pour 19% des victimes, ce préjudice dépasse 10 000 euros. Comment concilier ce sentiment de protection avec cette réalité de victimisation ?
Le faux sentiment de sécurité constitue peut-être le risque le plus sournois. Il endort la vigilance, justifie l’inaction, dissuade l’investissement dans la prévention. Les dirigeants croient leurs processus robustes, leurs contrôles efficaces, leurs collaborateurs alertes. Pendant ce temps, les fraudes se multiplient, les tentatives aboutissent, les préjudices s’accumulent. Et seuls 14% des salariés partagent cette confiance affichée par le management.
Ce décalage révèle une double faille : stratégique d’abord, car la direction sous-estime le danger réel ; managériale ensuite, car elle ignore la perception des équipes. Or, une organisation résiliente suppose un alignement minimal entre direction et terrain sur l’évaluation des risques et la pertinence des réponses. Quand 92% d’un côté se croient à l’abri pendant que 86% de l’autre jugent la protection insuffisante, l’organisation ne fait plus système. Elle devient schizophrène. Et dans ce grand écart, les fraudes prospèrent.



