Et notre vie durant nous jouons plusieurs rôles. »
William Shakespeaere.
La vie comme « scène de théâtre »
En effet, chaque individu dans sa vie personnelle (cellule familiale) et sociale (relations publiques) ne se comporte pas toujours de la même manière. Il va adapter ses gestes, comportements, le son de sa voix, sa communication verbale et non verbale, en fonction du contexte et de son interlocuteur, afin d’être au plus juste de ce que l’on doit attendre de l’échange entre les deux parties. Le sociologue se focalise ainsi sur les interactions entre individus, en soulignant les contraintes et les risques qu’elles font peser chacun que les stratégies déployées par acteurs pour y faire face. L’individu va donc en toute circonstance jouer un rôle qui correspond au contexte (entreprise, usine, boutique, bureau, maison…) et à la situation (degré de proximité, nombre d’intervenants), adaptant son style et ses paroles, en fonction de la personne qui se trouve face à elle, afin de rendre l’échange agréable et intéressant. La réalisation consiste par conséquent, pour l’acteur à exprimer, pendant l’interaction, ce qu’il souhaite communiquer, de manière à pouvoir accomplir sa tâche.
Jeu d’acteurs et contexte
Par exemple, dans un cadre intimiste (contexte familial), l’individu face à son enfant, va opter pour le rôle de père, avec cela que sous-tend en termes d’autorité et de responsabilité, mais aussi en matière d’émotions et de sentiments (amour paternel).
Il en est de même de la relation entre un professeur et ses étudiants. Dans un cours, un enseignant, pour susciter l’attention et l’intérêt de son auditoire, va se mettre dans un rôle de transmetteur et d’animateur. Il va chercher à capter l’attention, à intéresser et impliquer son public, à répondre aux questions de l’apprenant. Par conséquent, les étudiants sont intégrés dans le bon déroulement du cours ou de la conférence: la pertinence de leurs questions, leur intérêt, leur approbation vont déterminer la qualité de la transmission et produire des discussions-débats qui correspondent aux attentes des différentes parties. On voit donc bien que le succès d’une conférence n’est pas le résultat d’une démarche individuelle. La mobilisation des étudiants, l’ambiance, le nombre de participants, l’importance et la qualité des questions, les réactions ou les silences sont autant de déterminants qui vont impacter la nature et la portée de la prestation. Ce sont en effet ce type d’interventions (questions, réactions, réponses, relances) qui vont permettre de légitimer l’action du professeur (son aura), à des évaluations et commentaires réalisés par les étudiants.
Ainsi, tout professionnel ou individu qui entre en jeu avec les autres dans un contexte donné, qu’il s’agisse de liens familiaux, d’une négociation commerciale ou d’un cours, va agir et se comporter, de telle façon à enrôler les autres acteurs de la pièce, pour que la communication s’opère dans les meilleurs conditions (réconciliation, signature d’un contrat, acquisition de connaissances). Dans les différents cas évoqués, aussi bien l’enfant, le client, le patient ou le groupe d’étudiants sont intégrés dans cet ordre social, auxquels ils participent pleinement et qui doit permettre d’aboutir à un dénouement constructif pour les deux parties.
Conclusion
En assimilant le monde social à un théâtre, l’interaction à une représentation, et les individus en présence à des acteurs ou à un public, Erving Goffman permet d’étendre le périmètre de l’interaction bien au-delà des simples paroles prononcées sur scène. Au théâtre, comme dans l’interaction, le sociologue souhaite insister sur les accessoires, le décor, la manière de jouer, la distribution des acteurs dans l’espace, la nature et l’attitude du public, en montrant les enjeux, les contraintes et les risques pour les différents acteurs. En effet, au théâtre comme dans la vie, si l’acteur ne joue pas son rôle, ou si son jeu est parsemé d’erreurs, la représentation sera considérée par le public comme un échec, à la façon d’un vendeur qui voit se détériorer sa relation-client.
Pour aller plus loin
Goffman, E., Comment se conduire dans les lieux publics, Economica, Paris, 1963.
Goffman E., Asiles, Paris, 1968.
Goffman, E., La mise en scène de la vie quotidienne. Tomes 1 et 2. La présentation de soi et les relations en public. Paris: Editions de minuit, 1973.
Goffman, E., « Perdre la face ou faire bonne figure? », Les rites d’interaction, 1974, p. 7‑42.
Goffman, E., Les rites d’interaction, Paris: Les éditions de minuit, 1984.
Cefaï, D., Perreau, L., « Erving Goffman et l’ordre de l’interaction », CURAPP-ESS, Centre universitaire de recherches sur l’action publique et le politique-Epistemologie et sciences sociales, 2012.








