Soixante-dix pour cent. C’est la proportion de surface de suberaies françaises disparue en un siècle et demi. Autrement dit, les forêts de chênes-lièges qui faisaient partie du paysage méditerranéen français depuis l’Antiquité ont fondu comme neige au soleil. Aujourd’hui, la France ne représente plus que 1 % de la production mondiale de liège. Un effondrement qui n’a rien d’anecdotique, car il touche un écosystème à la fois économique, écologique et stratégique.
Diam Bouchage, ETI installée à Céret dans les Pyrénées-Orientales et numéro 2 mondial du bouchon en liège, vient de rappeler publiquement cet état des lieux lors d’une démonstration de levée de liège organisée le 17 juillet à Saint-Jean-Pla-de-Corts. L’entreprise, qui consomme chaque année 12,5 % de la production mondiale de liège, soit environ 20 000 tonnes, ne peut rester indifférente : sa matière première se raréfie sur son territoire historique. Mais au-delà de l’intérêt industriel, l’enjeu est beaucoup plus large.
Une forêt qui protège contre le feu
Reprenons. Le chêne-liège possède une particularité rare : son écorce se régénère après prélèvement. L’arbre n’est donc jamais abattu, et le CO2 qu’il capte reste stocké pendant des siècles. Une suberaie bien entretenue constitue ainsi un puits de carbone durable, ce qui devrait en faire un atout dans toute stratégie climatique sérieuse. Mais il y a plus.
Les récents incendies dans les Pyrénées-Orientales ont remis sur la table une réalité que les forestiers connaissent bien : une suberaie exploitée et entretenue résiste bien mieux au feu qu’une forêt abandonnée et embroussaillée. L’écorce épaisse du chêne-liège protège l’arbre, conserve l’humidité, et permet une régénération rapide après le passage des flammes. Planter et entretenir des chênes-lièges à des emplacements stratégiques, c’est donc aussi créer des zones tampons contre les incendies, tout en produisant une ressource économique.
Le problème, c’est que cette logique se heurte à un abandon progressif des suberaies depuis des décennies. Faute de rentabilité immédiate, faute de main-d’œuvre, faute de politique forestière cohérente, les parcelles ont été laissées à l’abandon. Résultat : un cercle vicieux où la forêt devient plus vulnérable, la filière s’étiole, et les incendies gagnent du terrain.
Une stratégie industrielle qui mise sur le local
Face à ce constat, Diam Bouchage a choisi de jouer un rôle actif. Depuis 2018, l’entreprise a vendu 55 millions de bouchons fabriqués à partir de liège français, notamment récolté en collaboration avec l’ASL Suberaie Catalane et l’Institut Méditerranéen du Liège. Depuis 2011, elle a mis en place des contrats d’achat pluriannuels avec des groupements de propriétaires forestiers, pour sécuriser leurs débouchés et financer la réhabilitation de parcelles endommagées ou abandonnées.
L’objectif affiché pour cette année : lever 50 tonnes de liège dans les Pyrénées-Orientales, et entre 200 et 250 tonnes au niveau national. Des chiffres modestes à l’échelle mondiale, mais qui témoignent d’une volonté de relocaliser une partie de l’approvisionnement. Surtout, l’entreprise participe activement à la structuration de la filière, notamment via la création récente du Comité National du Liège, en juin 2026, dont l’ambition est de relancer l’entretien des suberaies françaises et de diversifier les usages du liège au-delà du bouchon.
Mais peut-on vraiment inverser la tendance sans un soutien public massif ? Eric Feunteun, directeur général de Diam Bouchage, ne s’y trompe pas : « Une politique nationale structurée sur la forêt de liège, comme cela a été fait au Portugal, est nécessaire dans le contexte actuel pour limiter les dégâts du feu sur notre territoire. » Autrement dit, les initiatives privées ne suffiront pas. Le Portugal, justement, a fait le choix inverse : il a structuré sa filière, soutenu ses producteurs, et représente aujourd’hui plus de 50 % de la production mondiale de liège.
Des modèles expérimentaux pour accélérer la production
Reste que le temps joue contre la filière. En Espagne et au Portugal, les suberaies souffrent du changement climatique, et la mortalité des arbres augmente. Le liège français, plus au nord, pourrait devenir une ressource stratégique, à condition de savoir l’exploiter intelligemment. Diam Bouchage mise sur des modèles expérimentaux, notamment à Passa dans les Pyrénées-Orientales depuis 2025, où des suberaies sont irriguées au goutte à goutte, selon des techniques inspirées de l’arboriculture.
L’idée : diviser par deux le cycle de production, qui est normalement de 50 ans. La consommation d’eau reste frugale, environ 4 litres par arbre et par jour sur 20 semaines. Si le modèle fonctionne, il pourrait permettre de relancer rapidement la production sur des parcelles aujourd’hui inexploitées. L’entreprise cherche d’ailleurs à étendre ses plantations dans le Lot-et-Garonne et le Gers, régions moins subéricoles mais où le réchauffement climatique pourrait favoriser l’implantation du chêne-liège.

