En 2005, le Kazakhstan achève la construction du barrage de Kok-Aral, une digue de 13 kilomètres qui ferme le détroit par lequel l’eau du Syr-Daria s’échappait vers le sud, dans un bassin voué à ne jamais être rempli à nouveau. Depuis cette date, le recul du littoral d’Aralsk, qui reculait chaque année auparavant, s’est arrêté.
Le projet a coûté 86 millions de dollars, selon le reportage d’Aliya Uteuova pour Eurasianet. Ses effets se comptent en mètres et en points de salinité : selon des chiffres de la Banque mondiale cités par Eurasianet, le niveau de la mer d’Aral du Nord a gagné quatre mètres et sa salinité a été divisée par deux. L’eau libre s’étend désormais à environ 50 kilomètres d’Aralsk, contre 75 kilomètres avant la construction de l’ouvrage.
La sandre et la carpe sont revenues en quantités commerciales, et la pêche est redevenue la principale activité économique des villes proches du rivage. Zauresh Alimbetova, qui dirige la réserve faunique voisine de Barsakelmes, explique, dans des propos rapportés par Aliya Uteuova pour Eurasianet, que le barrage de Kok-Aral a ramené des emplois dans la région.
Un projet validé malgré l’avertissement des hydrologues
Des hydrologues soviétiques avaient calculé, avant même le creusement du premier canal, que la mer d’Aral allait mourir. Les autorités ont validé le projet malgré tout : le coton rapportait des devises étrangères, tandis qu’un grand lac salé au milieu du désert ne rapportait rien qui apparaisse dans un plan quinquennal.
En 1959, l’Asie centrale a été désignée fournisseur soviétique de coton, un projet d’une ampleur inédite reposant sur l’exploitation de deux fleuves, l’Amou-Daria et le Syr-Daria, alimentés par la fonte des neiges de montagnes situées à des centaines de kilomètres.
Selon un article du UN Chronicle des Nations Unies, les scientifiques soviétiques savaient que des prélèvements de cette ampleur feraient chuter le niveau du lac. Leur pari était que le fond marin exposé forme une croûte dure scellant les sels.
Cette croûte ne s’est jamais formée. Le site NASA Earth Observatory résume la situation : transformer le désert en terres agricoles a condamné le lac qui l’alimentait auparavant.
88 % de superficie perdue
Selon les données de Philip Micklin, géographe à l’université Western Michigan, publiées par la NASA, la mer d’Aral avait perdu, en 2010, 88 % de sa superficie et 92 % de son volume par rapport à son état d’origine. Un plan d’eau qui accueillait autrefois conserveries, ports et flotte de pêche commerciale s’est réduit à un simple phénomène de poussière porté par le vent.
Le sel de l’Aral retrouvé à 1 000 kilomètres
Le fond marin asséché est devenu une source de dispersion de chlorure de sodium, de sulfate de sodium, de chlorure de magnésium, ainsi que de décennies de résidus d’engrais et de pesticides emportés par le vent. Micklin, qui suit l’évolution du lac depuis longtemps, a documenté la présence de sel de l’Aral jusqu’à 1 000 kilomètres de distance, dans la vallée de la Ferghana, en Géorgie et le long de la côte arctique de l’ex-URSS. Des rapports ultérieurs l’ont même signalé dans les sommets himalayens, selon le UN Chronicle.
Aksoltan Ataeva, alors représentante du Turkménistan aux Nations Unies, a résumé la gravité de la situation dans une déclaration rapportée par le UN Chronicle : de tous ces problèmes graves, le plus grave est celui de la santé.
Le sud ouzbek toujours sans solution
Aucune amélioration comparable n’a eu lieu dans la partie sud du lac. L’Amou-Daria continue d’alimenter en priorité les cultures de coton ouzbèkes avant toute autre utilisation, et ce qui reste du bassin sud s’est disloqué.
En 2014, la partie orientale de la mer d’Aral du Sud s’est asséchée entièrement pour la première fois dans l’histoire moderne, un phénomène que Micklin n’avait pas observé depuis environ six cents ans. Un nouveau désert, l’Aralkoum, a pris sa place : il couvre, selon la NASA, environ 62 000 km².
Le même mécanisme de disparition progressive touche par ailleurs Salt Lake City, aux États-Unis, où un lac en train de rétrécir menace de libérer de la poussière toxique dans l’air d’une grande ville américaine.
L’Ouzbékistan plante du saxaul plutôt que d’attendre l’eau
Face à l’impossibilité de reremplir le lac, l’Ouzbékistan a changé d’objectif : fixer la poussière au sol plutôt que restaurer l’eau. Le saxaul, arbuste désertique dont les racines plongent jusqu’à 10 à 15 mètres de profondeur, piège le sable en mouvement autour de sa base.
Selon des responsables de l’Agence forestière ouzbèke cités par Mongabay, 1,7 million d’hectares ont été plantés avec succès sur le fond asséché en cinq ans, les graines dispersées par avion et les plants installés au tracteur ou à la main. Turaxon Ziyotov, de l’Institut de recherche forestière de Tachkent, a indiqué à Mongabay qu’une année humide permet à 50 à 70 % des plants de survivre, contre environ 30 % lors d’une année sèche.
Les chalutiers de Moynaq, rouillés sur le sel blanc à plus de 100 kilomètres de l’eau libre, restent le symbole photographique de la catastrophe. Les canaux, eux, continuent de fonctionner, et la culture du coton se poursuit.






