Selon le baromètre VerbaTeam x Viavoice consacré à la santé au travail et au climat, 8 salariés sur 10 considèrent que le changement climatique deviendra un risque professionnel comparable aux risques traditionnels. Plus frappant encore : près d’un salarié sur deux dit en ressentir déjà les conséquences. Parmi les effets cités figurent des conditions de travail plus pénibles, une dégradation de la santé physique, davantage de stress et une baisse d’efficacité.
Ce basculement change la nature du débat. Il ne s’agit plus seulement de savoir si les entreprises sont “engagées” pour le climat. Il s’agit de savoir si elles protègent effectivement les personnes qui travaillent.
Une obligation de prévention renforcée
En France, l’employeur a une obligation générale de sécurité. Il doit évaluer les risques professionnels, mettre en place des mesures de prévention et adapter l’organisation du travail lorsque la santé des salariés peut être menacée. Depuis 2025, le cadre réglementaire a été renforcé pour mieux intégrer les risques liés aux épisodes de chaleur intense.
Concrètement, cela signifie que les fortes chaleurs doivent être anticipées, et non simplement subies. L’employeur doit évaluer l’exposition des salariés, en intérieur comme en extérieur, et prendre des mesures adaptées : aménagement des horaires, augmentation des pauses, limitation des efforts physiques aux heures les plus chaudes, accès à l’eau potable et fraîche, adaptation des équipements, information des équipes, formation des encadrants, vigilance particulière pour les personnes vulnérables.
Le Document unique d’évaluation des risques professionnels, le DUERP, devient ici un outil central. Si le risque chaleur est identifié, il doit y être intégré. Ce n’est donc plus un sujet annexe, traité au cas par cas lors des pics de canicule. C’est un risque professionnel à part entière, qui doit être pensé dans l’organisation du travail.
Pas de “température magique”, mais des situations à évaluer
Contrairement à une idée répandue, il n’existe pas de seuil unique au-delà duquel le travail serait automatiquement interdit pour tous. Une température de 35 °C n’a pas les mêmes conséquences selon que l’on travaille assis dans un bureau ventilé, sur un toit, dans une serre, sur une plateforme logistique ou au volant d’un véhicule sans climatisation.
C’est précisément pour cette raison que l’évaluation doit être concrète. La température ne suffit pas. Il faut tenir compte de l’humidité, de l’ensoleillement, de l’effort physique, des vêtements ou équipements de protection, du rythme de travail, de la possibilité de faire des pauses, de l’accès à l’eau et de l’état de santé des personnes exposées.
Les salariés les plus concernés ne sont pas uniquement ceux qui travaillent dehors. Les métiers du bâtiment, de l’agriculture, de la voirie ou de la livraison sont évidemment en première ligne. Mais des salariés en cuisine, en usine, en entrepôt, dans des locaux mal isolés ou dans les transports peuvent aussi être exposés à des chaleurs dangereuses.
Le droit d’alerte et de retrait, un recours encadré
Si un salarié estime être confronté à un danger grave et imminent pour sa vie ou sa santé, il peut alerter son employeur. Dans certaines situations, le droit de retrait peut être exercé. Mais il ne s’agit pas d’un droit automatique à quitter son poste dès qu’il fait chaud. Il doit reposer sur une situation concrète et sérieuse, appréciée au cas par cas.
Un salarié exposé à une chaleur extrême, sans eau, sans pause, sans protection, avec des symptômes de malaise ou une tâche physique intense, n’est pas dans la même situation qu’un salarié travaillant dans un environnement tempéré. L’enjeu, pour les entreprises comme pour les salariés, est donc de sortir de l’improvisation.
Le dialogue social a ici un rôle clé. Le CSE, lorsqu’il existe, peut demander que le risque climatique soit inscrit à l’ordre du jour. Les représentants du personnel peuvent interroger l’employeur sur les mesures prévues, les équipements disponibles, les consignes en cas d’alerte météo, ou encore l’adaptation des horaires lors des épisodes les plus critiques.
Une protection encore trop inégale
Le baromètre VerbaTeam x Viavoice montre un décalage préoccupant. Les salariés attendent clairement leur employeur sur ce terrain : une large majorité estime que l’entreprise a un rôle majeur à jouer pour prévenir les effets du climat sur la santé. Pourtant, seuls 15 % se disent certains que leur entreprise a mis en place des actions de sensibilisation. Et à peine un salarié sur deux se sent bien informé.
Ce déficit d’information est problématique. Face à la chaleur, la prévention repose aussi sur des signaux faibles : fatigue inhabituelle, crampes, étourdissements, maux de tête, baisse de vigilance. Encore faut-il savoir les reconnaître. Encore faut-il que les managers sachent réagir. Encore faut-il que les salariés se sentent autorisés à dire qu’ils ne vont pas bien.
La prévention du risque chaleur ne peut donc pas se limiter à une affiche dans la salle de pause. Elle suppose des consignes claires, connues, testées, adaptées aux métiers. Elle suppose aussi une culture où la santé passe avant la continuité immédiate de la production.
Le climat devient un sujet de droits sociaux
Le changement climatique redéfinit peu à peu les droits liés au travail. Il oblige à repenser des questions très concrètes : horaires, pauses, équipements, lieux de travail, transport, télétravail, charge physique, responsabilité managériale. Ce qui relevait hier de l’exception devient une composante durable de l’organisation du travail.
Pour les salariés, l’enjeu est de connaître leurs droits. Pour les employeurs, il est d’assumer leurs obligations. Entre les deux, une certitude s’impose : la chaleur ne peut plus être considérée comme une gêne passagère. Elle est devenue un risque professionnel. Et comme tout risque professionnel, elle doit être anticipée, documentée et prévenue.
