Nucléaire : pourquoi l’Italie change-t-elle de stratégie ?

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Nucléaire : pourquoi l'Italie change-t-elle de stratégie ?
Nucléaire : pourquoi l’Italie change-t-elle de stratégie ? © RSE Magazine

En adoptant une loi-cadre sur le nucléaire après 37 ans d’interruption, l’Italie redéfinit sa gouvernance énergétique. Cette décision implique la création d’une autorité de sûreté, l’émergence de champions comme Newcleo et une redéfinition des enjeux de responsabilité sociétale dans un contexte géopolitique tendu.

Trente-sept ans après avoir fermé ses centrales nucléaires, l’Italie s’apprête à franchir un cap décisif. Le Sénat italien examine en ce mois d’août 2026 une loi-cadre autorisant le déploiement de petits réacteurs modulaires (SMR), marquant un tournant dans la gouvernance énergétique du pays. Derrière cette relance, un objectif affiché par la Première ministre Giorgia Meloni : reconquérir la souveraineté énergétique dans un contexte de tensions géopolitiques persistantes. Mais au-delà de la technologie, ce projet interroge la capacité des États à bâtir de nouvelles architectures régulatoires et à mobiliser l’innovation privée au service d’une transition juste.

Pourquoi l’Italie change de stratégie énergétique : de la fermeture à la relance

Souveraineté énergétique comme objectif stratégique d’État

La dépendance énergétique italienne atteint des niveaux critiques. Selon l’analyste Davide Tabarelli, « c’est comme si la France avait trois réacteurs nucléaires en service pour l’Italie depuis plus de 30 ans ». Les factures d’électricité italiennes dépassent de 30% la moyenne européenne, pénalisant ménages et industries. La production nationale repose à 50% sur des énergies fossiles importées, fragilisant l’économie face aux fluctuations des marchés mondiaux. Rome importe massivement depuis la fermeture de ses quatre réacteurs en 1990, conséquence directe du référendum de 1987 post-Tchernobyl. Cette vulnérabilité structurelle pousse désormais le gouvernement Meloni à reconsidérer l’atome comme pilier d’une stratégie d’indépendance nationale.

Résilience face aux chocs géopolitiques : leçons de l’Ukraine et du Moyen-Orient

Les crises ukrainienne (2022) et moyen-orientale récente ont exposé la fragilité des approvisionnements énergétiques européens. L’Italie, privée de ressources domestiques significatives, a subi de plein fouet les envolées tarifaires et les ruptures d’approvisionnement. Le ministre de l’Environnement et de la Sécurité énergétique, Gilberto Pichetto Fratin, souligne les contraintes géographiques : « L’Italie est un pays dont les deux tiers sont vallonnés et montagneux, en grande partie cultivé et qui possède un potentiel touristique de premier ordre. On ne peut pas la recouvrir de panneaux solaires et d’éoliennes. » Malgré 130 gigawatts de projets photovoltaïques et éoliens en attente d’approbation (soit le double de la puissance du parc nucléaire français), Rome privilégie une approche hybride où le nucléaire garantit la stabilité du réseau.

Création d’une nouvelle architecture régulatoire : l’autorité de sûreté nucléaire

Les 12 mois de transition : bâtir la confiance institutionnelle

La loi-cadre octroie à l’État italien un délai de 12 mois pour élaborer la réglementation complète et créer une autorité de sûreté nucléaire indépendante. Cette institution devra superviser l’ensemble du cycle de vie des installations, de la conception au démantèlement, en passant par l’exploitation et la gestion des déchets.

L’enjeu dépasse la simple conformité technique : il s’agit de reconstruire une culture de sûreté disparue depuis 1990 et de restaurer la confiance publique. Les référendums de 1987 et 2011 (où 90% des votants ont rejeté la relance après Fukushima) rappellent l’exigence d’une gouvernance transparente et rigoureuse. La création de cette autorité constitue un test majeur de crédibilité pour le gouvernement Meloni, qui doit démontrer sa capacité à piloter une transition énergétique responsable.

Newcleo et les start-ups : entrepreneurs de la transition énergétique

675 millions d’euros levés : le modèle de financement de l’innovation nucléaire

La start-up franco-italienne Newcleo incarne le nouveau visage du nucléaire italien. Fondée par le physicien Stefano Buono, elle a levé 675 millions d’euros pour développer des réacteurs modulaires refroidis au plomb, alimentés par des déchets nucléaires recyclés. Buono anticipe : « Dès que nous aurons le règlement, nous pourrons déposer la demande de construction d’une centrale nucléaire. »

Ce montant record témoigne de l’appétit des investisseurs pour les technologies de quatrième génération, perçues comme moins risquées que les grands réacteurs conventionnels. Newcleo vise une mise en service entre 2033 et 2035, calendrier aligné sur la hausse prévue de 30% de la demande électrique italienne. Le modèle économique repose sur la modularité (coûts estimés entre 3 et 6 milliards d’euros par unité) et la valorisation des déchets existants, répondant ainsi à des critères ESG exigeants.

Partenariat franco-italien : collaboration stratégique ou dépendance technologique ?

La dimension transfrontalière de Newcleo soulève des questions de souveraineté technologique. Si l’Italie ambitionne de réduire sa dépendance énergétique vis-à-vis de la France, elle s’appuie paradoxalement sur des compétences et des capitaux français pour y parvenir. Certains observateurs y voient un pari risqué, d’autres une mutualisation intelligente des ressources européennes.

La réussite du projet dépendra de la capacité de Rome à développer un écosystème industriel national, incluant formation, recherche et fabrication, pour éviter une simple substitution d’une dépendance par une autre. L’enjeu managérial consiste à orchestrer une chaîne de valeur complexe, associant acteurs publics, start-ups innovantes et grands groupes industriels.

Nucléaire et RSE : comment concilier décarbonation et acceptabilité ?

La relance nucléaire italienne pose frontalement la question de la responsabilité sociétale. Comment justifier un investissement de plusieurs milliards dans une technologie rejetée deux fois par référendum ? Le gouvernement mise sur la pédagogie et la transparence : création d’une autorité indépendante, consultation des territoires, communication sur les bénéfices climatiques et économiques. Les SMR, présentés comme plus sûrs et moins impactants que les grandes centrales, doivent encore prouver leur viabilité commerciale.

Aucun réacteur de ce type n’est actuellement en exploitation industrielle dans le monde. Les dirigeants italiens parient sur une évolution des mentalités, portée par la prise de conscience climatique et les contraintes géopolitiques. Reste à savoir si les citoyens accepteront cette transition imposée par le haut, ou si de nouvelles mobilisations viendront contrarier les ambitions de Rome. La réponse, attendue d’ici 2030, dessinera les contours d’une gouvernance énergétique européenne en pleine recomposition.

En résumé : L’Italie ne se contente pas de relancer le nucléaire, elle reconstruit une architecture institutionnelle complète, mobilise l’innovation privée et redéfinit les termes de sa souveraineté énergétique. Un modèle qui pourrait inspirer d’autres États européens confrontés aux mêmes défis.

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