Le climat doux de Bordeaux, Brest ou Nantes doit beaucoup à un mécanisme invisible : l’AMOC, cette circulation méridienne de retournement atlantique qui transporte la chaleur des tropiques jusqu’aux côtes européennes. Une nouvelle étude française, publiée le 15 avril dans la revue Science Advances, avance que ce système océanique pourrait s’effondrer bien plus tôt que ce qu’on pensait jusqu’ici.
Menés par des chercheurs du CNRS et de l’université de Bordeaux, les travaux évoquent un ralentissement « 60 % plus important que celui suggéré par la moyenne multimodèle ». Une précédente étude tablait sur une baisse d’intensité de 32 % à 37 % d’ici 2100.
La nouvelle estimation la porte entre 42 % et 58 %, un seuil jugé suffisant pour rendre un effondrement du courant quasiment certain, et non plus d’ici plusieurs centaines d’années comme le suggéraient des travaux antérieurs.
Les auteurs restent toutefois prudents. Ils reconnaissent eux-mêmes que « les modèles climatiques présentent des divergences considérables dans leurs projections futures autour de l’Atlantique ». L’incertitude porte moins sur l’existence du ralentissement, pressenti depuis plusieurs années, que sur son rythme.
Un tapis roulant qui perd de la vitesse
Le mécanisme fonctionne comme un immense tapis roulant océanique parcourant l’Atlantique du sud vers le nord. Des eaux chaudes et salées remontent en surface depuis l’équateur ; en approchant du Groenland et des mers nordiques, elles se refroidissent, deviennent plus denses et plongent vers les profondeurs, avant de repartir vers le sud dans les abysses.
Un cycle complet met des siècles à se compléter. Le Gulf Stream, qui remonte du golfe du Mexique, n’en est qu’un segment.
La cause principale du ralentissement identifiée par les chercheurs est le réchauffement climatique, et plus précisément la fonte accélérée de la calotte glaciaire du Groenland, qui contribue au réchauffement des eaux. Cette eau douce, moins dense que l’eau salée, dilue les eaux de surface et les empêche de plonger aussi efficacement, ce qui grippe le mécanisme. L’Amoc serait aujourd’hui à son intensité la plus faible depuis 1 600 ans.
Il y a une vingtaine d’années, ce sujet faisait sourire dans les milieux scientifiques. Il compte désormais parmi les plus étudiés en climatologie, la grande majorité des chercheurs s’accordant sur le fait que ce courant est en train de changer.
Stefan Rahmstorf, chercheur au Potsdam Institute for Climate Impact Research, estime, dans un entretien accordé au Guardian, que les scénarios les plus pessimistes seraient en réalité les plus réalistes. Il juge « fort probable que nous atteignions le point de basculement fermeture de l’Amoc, un seuil à partir duquel son effondrement deviendra inévitable, au milieu de ce siècle, ce qui est très proche ».
Les scientifiques comparent ce basculement à une balançoire poussée trop loin : passé un certain point, le système bascule vers un état radicalement différent, difficile à inverser.
Hervé Douville, chercheur à Météo France, relativise. Il souligne que cette conclusion contredit une étude similaire publiée l’année précédente, mais que « quelle que soit l’étude qui a raison, ces résultats ont des implications potentielles pour les futures stratégies d’adaptation, notamment en Europe occidentale ».
Des hivers plus rudes pour la France
Le paradoxe est frappant : dans un monde qui se réchauffe globalement, l’Europe de l’Ouest pourrait connaître des hivers nettement plus rigoureux si l’AMOC s’affaiblit durablement, en raison des conséquences climatiques mondiales. Privée de la chaleur transportée depuis les tropiques, la façade atlantique perdrait une partie de sa douceur habituelle. Ce refroidissement resterait très localisé, concentré sur le nord de l’Europe et surtout en hiver, sans affecter le reste du monde.
Avec les pays scandinaves et les îles Britanniques, la France figure parmi les territoires les plus concernés. Le pays basculerait vers un climat plus continental, avec des hivers beaucoup plus froids, comme ceux du passé, et des canicules plus intenses en été. Le régime des pluies changerait aussi, avec des sécheresses marquées en Europe du Nord, tandis que les îles Britanniques risqueraient davantage de tempêtes susceptibles de déborder sur le nord-ouest de la France.
Le niveau de la mer autour de l’Atlantique devrait encore s’élever de 50 à 100 centimètres, menaçant de nombreuses zones côtières de submersion. Agriculture, économie et activités françaises devront composer avec ces perturbations.





