Lululemon, Etam et MAS Holdings ne sont pas que des clients de Syntetica : ils sont ses investisseurs. Cette levée de 30 millions de dollars en série A, annoncée hier 16 juillet 2026, révèle une transformation profonde du modèle textile, où les marques deviennent actrices de la circularité et non plus spectatrices. La deeptech française, basée à Reims, a convaincu des géants de l’habillement de miser sur son procédé breveté capable de recycler simultanément le nylon 6 et le nylon 6,6 à partir de déchets textiles complexes.
Un modèle de partenariat multi-parties prenantes au service de la circularité
Le tour de table réunit Bpifrance via son fonds Ecotechnologies 2 (France 2030), SWEN Capital Partners, EQT Ventures, ainsi que des investisseurs stratégiques inédits dans l’écosystème du recyclage textile. Selon le communiqué de Bpifrance, Lululemon entre directement au capital, aux côtés de MAS Holdings (l’un des plus grands fabricants d’habillement d’Asie) et des family offices de Peugeot, Etam et du premier actionnaire d’Indorama Ventures. Cette configuration illustre un basculement stratégique : les marques ne se contentent plus de promesses d’approvisionnement en matières recyclées, elles financent directement les infrastructures qui les produiront.
Lululemon, Etam, MAS Holdings : pourquoi les marques investissent dans Syntetica
La présence d’acteurs commerciaux au capital sécurise les débouchés industriels de Syntetica. Lululemon, géant du yoga et de l’athleisure, cherche à réduire sa dépendance au nylon vierge issu du pétrole. Etam, déjà partenaire commercial de la startup depuis ses débuts, renforce son engagement en devenant actionnaire. MAS Holdings, qui produit pour de nombreuses marques mondiales, apporte sa maîtrise des chaînes d’approvisionnement asiatiques. Sid Amalean, directeur de l’innovation du groupe sri-lankais, résume l’enjeu : « Une technologie de recyclage réussit lorsque trois conditions sont réunies : l’engagement des marques, un partenariat industriel solide et un vrai savoir-faire en montée en échelle. Syntetica est l’une des rares entreprises du secteur à avoir su rassembler ces trois dimensions. »
La gouvernance de l’innovation : Bpifrance, France 2030 et la souveraineté industrielle
Le fonds Ecotechnologies 2, géré par Bpifrance pour le compte de l’État dans le cadre du plan France 2030, mène cette levée. Alexandre Wagner, directeur d’investissement chez Bpifrance Green Venture, souligne que « Syntetica a développé une technologie différenciante qui s’attaque à l’un des défis de recyclage les plus complexes de l’industrie textile. » Ce soutien public valide la dimension stratégique du projet : construire en Europe une filière de matériaux avancés, réduire la dépendance aux importations de nylon vierge et créer des emplois qualifiés sur le territoire national. La gouvernance de Syntetica mêle ainsi intérêt public (souveraineté industrielle) et intérêt privé (rentabilité et impact RSE).
30 millions de dollars : une levée qui valide le modèle de création de valeur partagée
Ce financement intervient deux ans et demi après la fondation de Syntetica par Marco Bertone et Louis Monsigny, et seulement neuf mois après une première levée de 4,2 millions d’euros en novembre 2023. Comme le rapporte Le Journal des Entreprises, la rapidité de cette série A témoigne de la maturité technologique atteinte et de l’urgence ressentie par les acteurs de la mode face aux réglementations européennes sur l’écoconception et la circularité.
Composition du tour de table et rôle de chaque investisseur
Chaque investisseur apporte une compétence spécifique. Bpifrance garantit la crédibilité institutionnelle et l’accès aux aides publiques. SWEN Capital Partners et EQT Ventures, fonds spécialisés dans la transition écologique et la deeptech, assurent l’accompagnement en croissance. Les marques (Lululemon, Etam) sécurisent les volumes d’achat et testent les produits en conditions réelles. MAS Holdings ouvre les portes de l’Asie, où se concentre la production textile mondiale. Les family offices (Peugeot, Indorama) apportent une vision industrielle de long terme et des connexions dans les matériaux avancés. Cette diversité transforme le conseil d’administration en un véritable comité stratégique multi-sectoriel.
Les trois piliers du succès : engagement des marques, partenariat industriel, expertise en montée en échelle
Marco Bertone, cofondateur et directeur général de Syntetica, insiste sur la dimension systémique de l’approche : « Pendant des décennies, les déchets de nylon en mélange ont été jugés trop complexes et trop coûteux à recycler à grande échelle. Nous avons prouvé qu’il est possible d’en extraire des matériaux à forte valeur ajoutée, à partir de flux que l’industrie avait renoncé à valoriser. » La startup collabore déjà avec Victoria’s Secret et Etam, et selon Fashion Network, un nombre croissant d’acteurs mondiaux de l’habillement testent ses matériaux. Le marché mondial du nylon représente 7 millions de tonnes annuelles, mais seulement 2 % proviennent du recyclage.
De la RSE à l’impact : objectifs concrets et mesure de création de valeur
Les fonds levés financeront la construction d’une première usine de démonstration commerciale en France, en partenariat avec le Centre des matériaux durables de Michelin à Clermont-Ferrand. Le choix de ce site n’est pas neutre : Michelin possède une expertise reconnue en polymères techniques et en industrialisation de procédés complexes. Le Parc d’Innovation Michelin devient ainsi un hub de l’économie circulaire appliquée aux matériaux textiles et techniques.
Usine Michelin Clermont-Ferrand : territorialiser l’innovation textile
L’implantation à Clermont-Ferrand ancre Syntetica dans un territoire industriel historique, marqué par la transformation des matériaux. L’usine permettra de valider à échelle pré-industrielle le procédé de recyclage et de produire les premiers lots commerciaux destinés aux marques partenaires. Le partenariat avec Michelin ouvre également des perspectives d’application du nylon recyclé dans d’autres secteurs (pneumatiques, pièces automobiles, équipements sportifs). La dimension territoriale de ce projet répond aux objectifs de réindustrialisation portés par France 2030 et aux attentes des collectivités locales en matière d’emplois qualifiés.
Doubler les effectifs et structurer une filière française du recyclage
Syntetica prévoit de doubler ses effectifs dans les mois qui viennent, passant d’une équipe de recherche et développement à une organisation industrielle complète. Le recrutement portera sur des profils d’ingénieurs procédés, de techniciens de production, de responsables qualité et de commerciaux spécialisés dans les matériaux techniques. Au-delà de l’entreprise, la levée de fonds contribue à structurer une filière française du recyclage textile avancé, capable de rivaliser avec les acteurs asiatiques et américains. La création de valeur partagée se mesure ici en emplois créés, en tonnes de déchets valorisés et en réduction de l’empreinte carbone des produits finis.



