Biodiversité : neuf méthodes évaluées, aucune ne couvre tous les enjeux

Publié le
Lecture : 5 min
Biodiversite Methodes Evaluation Comparaison Rci Nova Institute
Biodiversité : neuf méthodes évaluées, aucune ne couvre tous les enjeux © RSE Magazine

Mesurer la biodiversité avec la précision désormais attendue des politiques RSE reste un exercice incomplet. Une nouvelle étude de la Renewable Carbon Initiative compare neuf méthodes d’analyse du cycle de vie et aboutit à un constat sans ambiguïté : aucune ne saisit simultanément toutes les dimensions du vivant et l’ensemble des grands facteurs responsables de son érosion.

Biodiversité et diversité des espèces : neuf méthodes, aucun outil complet

La Renewable Carbon Initiative vient de rendre publics les résultats d’un nouveau travail consacré à la prise en compte de la biodiversité dans les analyses du cycle de vie, ou ACV. Réalisé avec le soutien du Nova-Institute, le rapport passe au crible neuf approches développées ou largement perfectionnées au cours de la dernière décennie. Le constat intéresse directement les directions RSE, les responsables achats, les équipes environnement et les entreprises qui utilisent l’ACV pour hiérarchiser leurs impacts. L’outil reste précieux pour éclairer les décisions, mais le rapport montre qu’une évaluation environnementale peut encore laisser de côté une partie significative de la complexité du vivant. Autrement dit, obtenir un résultat chiffré ne signifie pas nécessairement que tous les enjeux écologiques ont été captés.

ReCiPe2016, IMPACT World+, LC-IMPACT, Product Biodiversity Footprint, Biodiversity Impact Assessment+, BioMAPS, Global Extinction Potential, UNEP-GLAM et Biodiversity Value Increment : neuf approches sont examinées. Leur comparaison ne se limite pas au type d’indicateur produit. Elle prend également en considération les besoins en données, les possibilités de régionalisation, les caractéristiques méthodologiques, l’applicabilité pratique ainsi que la disponibilité éventuelle des méthodes dans des logiciels d’ACV établis.

Cette analyse fait ressortir une difficulté structurelle. La biodiversité ne se résume pas à la présence ou à l’absence d’espèces. Une méthode peut être performante sur certains impacts, disposer de données relativement solides ou être plus facilement intégrable à un exercice d’ACV, sans pour autant restituer l’ensemble des transformations du vivant. C’est précisément cette fragmentation que met en évidence le nouveau rapport : aucune des neuf approches n’atteint aujourd’hui une couverture complète des dimensions biologiques et des principales pressions qui s’exercent sur elles.

« Nous savons depuis des années que la biodiversité est un enjeu critique, mais notre capacité à l’intégrer aux ACV reste limitée », a déclaré le Dr Matthias Stratmann, responsable de la durabilité au Nova-Institute. Le responsable souligne parallèlement que le travail ne prétend pas résoudre cette difficulté méthodologique. Il vise plutôt à identifier les modèles les plus avancés afin d’aider les praticiens à choisir des approches adaptées et les chercheurs à poursuivre leur développement.

Pour les politiques RSE, la nuance est fondamentale. Les résultats d’une ACV peuvent alimenter une cartographie des impacts, orienter un plan d’action ou guider des arbitrages entre différentes options. Or, si la méthode retenue ne représente qu’une fraction des enjeux de biodiversité, les priorités qui en découlent peuvent elles-mêmes varier. Le RCI indique explicitement que le choix méthodologique peut influer sur l’identification des points chauds environnementaux et, par ricochet, sur les priorités stratégiques ainsi que sur l’allocation des ressources.

Biodiversité : trois dimensions et les facteurs de perte de biodiversité

Le premier défi tient au périmètre biologique. Trois dimensions doivent être considérées pour prétendre couvrir largement la biodiversité : la diversité des espèces, la diversité génétique et la diversité des écosystèmes. Or, aucune méthode examinée ne parvient à traiter simultanément ces trois niveaux tout en intégrant l’ensemble des principales causes de leur dégradation.

À cette difficulté s’ajoute en effet celle des pressions exercées sur le vivant. Le rapport retient cinq grands facteurs de perte de biodiversité : les changements dans l’utilisation des terres et des mers, le changement climatique, la pollution, l’exploitation directe des organismes et les espèces exotiques envahissantes. L’enjeu méthodologique consiste donc à articuler trois niveaux de biodiversité avec cinq grandes familles de pressions, tout en conservant une méthode suffisamment robuste et opérationnelle pour être employée dans une analyse du cycle de vie.

Le rapport constate des progrès méthodologiques, mais relève encore des difficultés concernant la disponibilité des données, les incertitudes, la modélisation des chaînes reliant une pression à ses impacts et l’interprétation des résultats. Ces limites sont particulièrement sensibles lorsqu’une entreprise souhaite transformer une évaluation scientifique en outil de décision. Plus les données sont partielles ou les modèles incertains, plus une lecture trop catégorique d’un score risque de masquer des éléments qui ne sont pas correctement représentés.

Pour les acteurs de la RSE, cette situation renforce l’importance de la transparence méthodologique. Une entreprise qui quantifie ses impacts sur le vivant doit pouvoir préciser ce que son approche couvre réellement et, tout aussi important, ce qu’elle ne mesure pas. La recommandation du RCI va précisément dans cette direction : les résultats relatifs à la biodiversité ne devraient pas être lus comme une représentation exhaustive lorsque la méthode n’intègre pas l’ensemble des dimensions et des facteurs de perte examinés dans le rapport.

Diversité génétique et diversité des écosystèmes : les angles morts de l’ACV

Les limites décrites par le RCI rappellent que la complexité de la biodiversité résiste à sa réduction à un indicateur universel. La diversité génétique renvoie à un niveau différent de celui de la seule richesse en espèces, tandis que la diversité des écosystèmes introduit une dimension spatiale et fonctionnelle supplémentaire. Une évaluation concentrée sur un seul niveau peut donc fournir une information pertinente sans pour autant donner une vision globale.

Le problème devient particulièrement concret pour une entreprise dont la chaîne de valeur s’étend sur plusieurs territoires. La localisation des activités et des approvisionnements importe, tout comme les caractéristiques écologiques des sites concernés. C’est pourquoi le rapport ne recommande pas d’utiliser l’ACV isolément. Selon la Renewable Carbon Initiative, elle devrait être combinée avec un ensemble plus large d’outils comprenant notamment des systèmes de certification, des mesures de terrain et d’autres évaluations de biodiversité spécifiques aux sites.

Deux approches sont néanmoins mises en avant pour un dépistage à haut niveau des risques : UNEP-GLAM et BioMAPS, selon la Renewable Carbon Initiative. Le rapport considère BioMAPS comme une piste particulièrement pertinente une fois son intégration réalisée dans la méthodologie européenne Environmental Footprint. Cette mise en avant ne revient pas à désigner une méthode universelle ; elle illustre plutôt la recherche d’outils susceptibles d’améliorer les premières étapes d’identification des risques.

Le RCI recommande en parallèle de réaliser des analyses de sensibilité en mobilisant différentes méthodes. L’objectif est directement lié au constat central du rapport : si la méthode influence le résultat, confronter plusieurs approches permet de vérifier dans quelle mesure les principaux points chauds environnementaux restent identiques ou se déplacent. Pour une stratégie RSE, cette précaution peut devenir déterminante lorsque les résultats servent à choisir des priorités d’action ou à répartir des moyens.

Renewable Carbon Initiative : quelles implications pour les stratégies RSE ?

La Renewable Carbon Initiative, réseau mondial réunissant plus de 60 entreprises, inscrit ce travail dans la transition des matières premières fossiles vers des sources de carbone renouvelable. Le sujet de la biodiversité prend ici une importance particulière : le recours accru à la biomasse ne peut être évalué uniquement à travers les émissions de gaz à effet de serre. Les impacts associés au vivant et aux territoires doivent également être examinés.

La page officielle de publication présente un rapport de 98 pages signé par Mika Plum et Niels de Beus, tous deux issus du nova-Institute. Ce volume traduit l’ampleur de la comparaison méthodologique, mais le message destiné aux utilisateurs des ACV est beaucoup plus resserré : il n’existe pas aujourd’hui de solution unique permettant de transformer toute la complexité de la biodiversité en une évaluation complète et homogène.

Cette limite concerne également la communication environnementale. Compte tenu des incertitudes actuelles, les résultats d’une ACV portant sur la biodiversité ne devraient pas constituer à eux seuls la base d’une communication destinée aux consommateurs, recommande la Renewable Carbon Initiative. La prudence est notable à l’heure où les entreprises cherchent à documenter davantage leurs engagements environnementaux et à transformer leurs données extra-financières en arguments compréhensibles par leurs différentes parties prenantes.

Le rapport invite ainsi les organisations à considérer l’ACV comme une composante d’un dispositif d’évaluation plus large plutôt que comme un verdict autonome. Certifications, observations de terrain, évaluations propres aux sites et confrontation de plusieurs méthodes doivent compléter l’analyse lorsque l’enjeu porte sur le vivant. Le RCI poursuivra d’ailleurs ses travaux : ce document constitue le premier volet d’une série de deux publications consacrées à la biodiversité dans le contexte de la production de biomasse et de la bioéconomie, le second étant annoncé pour l’automne 2026 par la Renewable Carbon Initiative.

Laisser un commentaire