Le fonds de pension de Detroit poursuit le conseil d’administration d’Uber pour violation du devoir fiduciaire. Les actionnaires accusent les dirigeants d’avoir sciemment négligé la conformité et la sécurité, exposant l’entreprise à 3 571 poursuites pour agressions sexuelles et deux poursuites fédérales. Une leçon de gouvernance pour tous les conseils d’administration.
Lorsque le Police and Fire Retirement System de Detroit a poursuivi le conseil d’administration d’Uber, ce n’était pas seulement pour réclamer des dommages. C’était pour établir un principe : les administrateurs qui ferment les yeux sur les défaillances de conformité violent leur devoir fiduciaire. Une leçon que tout manager doit comprendre.
Déposée lundi 22 juin 2026 devant la Cour de district des États-Unis pour le district nord de Californie à San Francisco, la plainte vise directement le PDG Dara Khosrowshahi et l’ensemble du conseil d’administration. Le fonds de pension de Detroit accuse les dirigeants d’avoir sciemment privilégié les profits au détriment de la conformité réglementaire et de la sécurité des passagers. Résultat : 3 571 poursuites en cours au 1er juin 2026 pour agressions sexuelles et harcèlement par des conducteurs, deux poursuites fédérales pour discrimination envers les personnes handicapées et pratiques de facturation trompeuses, et une réputation « irrémédiablement endommagée ».
Le devoir fiduciaire face à l’épreuve : la leçon Uber
La plainte qualifie Uber de « serial compliance offender », contrevenant sériel à la conformité. Les actionnaires reprochent au conseil d’administration d’avoir violé son devoir fiduciaire en ignorant les avertissements répétés concernant les défaillances systémiques en matière de sécurité et de conformité. Selon Bloomberg Law, les documents internes démontrent que les fiduciaires ont non seulement échoué à superviser efficacement la conformité, mais y ont activement contribué.
Ignorer les avertissements répétés : une violation caractérisée
Les administrateurs d’une société cotée portent une responsabilité fiduciaire envers les actionnaires. Celle-ci implique deux devoirs fondamentaux : le devoir de loyauté (agir dans l’intérêt de l’entreprise) et le devoir de diligence (s’informer et superviser activement). Or, la plainte démontre que le conseil d’Uber a systématiquement failli sur le second point. Malgré les alertes internes et la multiplication des poursuites judiciaires, aucune mesure corrective significative n’a été mise en œuvre. Les administrateurs ont ainsi exposé l’entreprise à des risques juridiques, financiers et réputationnels considérables.
Les conséquences financières sont déjà tangibles : le cours de l’action a chuté de 25 % depuis son pic du 22 septembre dernier. Plus révélateur encore, moins de 40 % des utilisateurs estiment qu’Uber prend la sécurité au sérieux, selon les propres données du conseil d’administration mentionnées dans la plainte.
Dara Khosrowshahi : sous-investissement chronique en conformité
Arrivé à la tête d’Uber il y a près de neuf ans pour redresser l’image de l’entreprise après les scandales de l’ère Travis Kalanick, Dara Khosrowshahi était censé incarner une gestion plus responsable. La plainte reconnaît qu’il a été « moins effronté dans le dépassement des limites réglementaires » que son prédécesseur. Pourtant, selon Firstpost, il aurait continué à sous-investir chroniquement dans les mesures de conformité et de prévention des risques.
Le sous-investissement en conformité n’est pas qu’une question de budget. Il révèle une culture d’entreprise où les objectifs de croissance priment sur les impératifs ESG (environnement, social, gouvernance). Pour un dirigeant, négliger la conformité revient à jouer à la roulette russe avec la pérennité de l’entreprise. Les actionnaires réclament désormais que Khosrowshahi et les autres dirigeants compensent personnellement l’entreprise pour les préjudices causés, retournent certaines rémunérations et mettent en œuvre des mesures de surveillance renforcées.
Au cœur du problème : une culture d’entreprise sans conformité
La plainte souligne que « les victimes de cette absence de culture de conformité incluent les victimes d’agressions sexuelles et de harcèlement, les clients handicapés et les consommateurs peu méfiants cherchant à s’abonner à Uber One ». Autrement dit, la défaillance de gouvernance d’Uber a des conséquences humaines directes et mesurables.
Passagers handicapés, consommateurs trompés : les victimes de l’absence de culture ESG
Au-delà des agressions sexuelles, deux poursuites fédérales intentées l’année précédente illustrent l’ampleur du problème. La première accuse Uber de refuser systématiquement de servir les passagers handicapés, en violation de l’Americans with Disabilities Act. La seconde dénonce des pratiques de facturation et d’annulation trompeuses liées au service d’abonnement Uber One.
Pour les professionnels de la RSE, le cas Uber illustre parfaitement comment la négligence des critères ESG se traduit par des risques juridiques et réputationnels. La discrimination envers les personnes handicapées et les pratiques commerciales déloyales ne sont pas de simples « incidents » : elles révèlent une gouvernance défaillante qui tolère, voire encourage, le non-respect des règles.
Deux poursuites fédérales qui auraient pu être évitées
Les poursuites fédérales ne tombent pas du ciel. Elles résultent d’un échec systémique de supervision. Un conseil d’administration vigilant aurait détecté les signaux d’alerte : plaintes récurrentes de clients handicapés, réclamations pour facturation abusive, rapports internes sur les défaillances opérationnelles. Mais à Uber, ces signaux ont été ignorés ou minimisés. Le coût de cette négligence se chiffre désormais en millions de dollars de frais juridiques, sans compter l’atteinte à la réputation et la perte de confiance des investisseurs.
Début juin 2026, Uber et Lyft ont même poursuivi la ville de New York pour bloquer une nouvelle loi qu’ils accusent de les empêcher de retirer les conducteurs menaçant la sécurité des passagers. Un paradoxe qui illustre à quel point la culture de conformité fait défaut chez Uber.
Les trois leçons que les conseils d’administration doivent retenir
1. La conformité n’est pas un coût, c’est une obligation fiduciaire
Trop de dirigeants perçoivent encore la conformité comme un centre de coûts improductif. Erreur stratégique majeure. La conformité protège l’entreprise contre les risques juridiques, préserve sa réputation et garantit sa pérennité. Investir dans des systèmes de contrôle interne, des audits réguliers et des formations obligatoires n’est pas facultatif : c’est une composante essentielle du devoir fiduciaire des administrateurs.
Le cas Uber montre que le coût de la non-conformité dépasse largement celui des investissements préventifs. Entre les 3 571 poursuites pour agressions sexuelles, les deux poursuites fédérales et la perte de valeur boursière de 25 %, le préjudice financier se compte en centaines de millions de dollars.
2. Superviser activement les risques ESG : un impératif légal
Les critères ESG ne sont plus un simple outil de communication. Ils constituent désormais un cadre de gestion des risques que les conseils d’administration doivent intégrer dans leur surveillance. La plainte contre Uber démontre que négliger les risques sociaux (sécurité des passagers, discrimination) et de gouvernance (conformité réglementaire) expose directement les administrateurs à des poursuites pour violation du devoir fiduciaire.
Pour les responsables RSE et les dirigeants, la leçon est claire : les risques ESG doivent être évalués, suivis et atténués avec la même rigueur que les risques financiers. Un conseil d’administration qui ne dispose pas d’un comité dédié aux risques ESG ou qui ne reçoit pas de rapports réguliers sur ces sujets s’expose à des poursuites similaires.
3. La responsabilité personnelle des administrateurs : un précédent qui s’impose
La plainte des actionnaires demande que les dirigeants d’Uber compensent personnellement l’entreprise pour les préjudices causés. Ce type d’action dérivée n’est pas nouveau : Adobe, Apple et Intel ont tous fait face à des poursuites similaires en 2026. Mais le cas Uber pourrait créer un précédent important en matière de responsabilité personnelle des administrateurs pour défaillances de conformité.
Uber a rejeté les accusations, affirmant que la plainte « ignore des faits importants et est basée sur des narratifs trompeurs et faux issus d’autres poursuites sans fondement que nous avons déjà abordées publiquement et devant les tribunaux ». Reste que la multiplication des poursuites et la documentation fournie par les actionnaires rendent cette défense fragile. Pour les administrateurs de toutes les entreprises, le message est sans équivoque : la passivité face aux défaillances de conformité n’est plus une option. Les actionnaires sont prêts à poursuivre personnellement les dirigeants qui manquent à leur devoir fiduciaire. La gouvernance d’entreprise entre dans une nouvelle ère où la responsabilité individuelle des administrateurs devient la norme, pas l’exception.


