En affirmant que l’objectif mondial de limiter le réchauffement climatique à 2 °C est désormais « hors de portée », TotalEnergies bouscule le discours de responsabilité environnementale des grandes entreprises. Derrière cette annonce, un constat d’impuissance collective mais aussi un questionnement profond sur la cohérence des engagements RSE face à l’urgence climatique.
TotalEnergies : quand la transparence climatique vire au constat d’échec
Le réchauffement climatique dépasse désormais les seuils d’alerte, et même les majors pétrolières l’admettent. Dans son rapport « Energy Outlook 2025 » publié le 4 novembre 2025, TotalEnergies prévoit une hausse de la température moyenne mondiale comprise entre +2,2 °C et +2,8 °C d’ici 2100, selon ses scénarios internes. L’entreprise estime que « le maintien du réchauffement climatique sous les 2 degrés en 2100 est hors de portée ». Pour un acteur qui se revendique « multi-énergies » et engagé vers la neutralité carbone, cette position sonne comme un désaveu de la stratégie climatique mondiale – et interroge la sincérité des trajectoires RSE du secteur.
Dans ce rapport, TotalEnergies présente trois scénarios prospectifs. Le plus réaliste, baptisé « Trends », anticipe une hausse de la température mondiale entre +2,6 °C et +2,8 °C d’ici la fin du siècle. Le scénario « Momentum », plus volontariste, la réduit légèrement à une fourchette de +2,2 °C à +2,4 °C. Enfin, le scénario « Rupture », qui viserait une hausse limitée à +1,7 °C ou +1,9 °C, est qualifié par l’entreprise elle-même d’« irréalisable » dans le contexte géopolitique actuel.
« Sa réalisation semble hors de portée à ce jour compte tenu des tensions géopolitiques », admet le groupe dans son rapport, reconnaissant implicitement l’écart croissant entre ses ambitions affichées et la trajectoire mondiale. Cette lucidité, si elle traduit une forme de transparence, renforce néanmoins le scepticisme de nombreux observateurs quant à la cohérence des politiques RSE des majors de l’énergie.
Depuis plusieurs années, TotalEnergies met en avant une stratégie « multi-énergies » fondée sur la diversification vers l’électricité renouvelable, l’hydrogène et la capture du carbone. Or, ces technologies restent minoritaires dans ses investissements totaux : selon les chiffres internes communiqués début 2025, près de 75% des dépenses d’exploration et de production demeurent orientées vers le pétrole et le gaz.
TotalEnergies et le principe de « précaution environnementale », une équation difficile
La reconnaissance de l’inatteignabilité du seuil des 2 °C pose une question éthique majeure pour le secteur : à quoi sert un engagement climat si ses promoteurs admettent qu’il n’est plus réaliste ? En actant cet échec, TotalEnergies replace la discussion sur la responsabilité des entreprises à l’échelle systémique. Peut-on revendiquer un reporting extra-financier ambitieux tout en participant à un modèle énergétique incompatible avec la neutralité carbone ?
Les analystes en RSE rappellent que la crédibilité repose sur la cohérence entre discours et trajectoires. Le Global Compact des Nations unies, auquel adhère TotalEnergies, fixe le principe de « précaution environnementale » comme pilier de la responsabilité sociétale. Or, admettre que la planète s’oriente vers +2,6 °C revient à reconnaître la défaillance de cette précaution.
Certains observateurs saluent toutefois un discours plus réaliste. Plutôt que de masquer la gravité de la situation, TotalEnergies envoie un signal : sans changement systémique – fiscal, politique et industriel –, les stratégies d’entreprise ne suffiront pas. L’entreprise souligne d’ailleurs dans son rapport la nécessité d’une « coopération mondiale renforcée » et d’un déploiement massif des technologies bas carbone pour inverser la tendance.
Tant que les revenus du groupe dépendront majoritairement des hydrocarbures, le message restera ambigu : lucide sur le réchauffement climatique, mais impuissant face à sa propre inertie.







