Le rapport intégré change de visage. Plus stratégique, plus narratif et désormais confronté à l’intelligence artificielle, il doit permettre aux entreprises de rendre compte de leur transformation. Mais derrière les engagements RSE, la démonstration des résultats reste inégale. Une étude de l’Agence Mantu dévoile les progrès et les angles morts de cette nouvelle génération de rapports.
Le rapport intégré des entreprises privilégie désormais le récit stratégique
Les entreprises françaises cherchent une nouvelle manière de raconter leur activité, leurs engagements et leurs perspectives. Fondée sur l’analyse de 44 publications d’entreprises du SBF 120, cette enquête compare les pratiques observées en 2026 à celles de 2025 et de 2020. Elle révèle une évolution profonde de la communication des grandes sociétés, désormais confrontées à des attentes croissantes en matière de responsabilité sociétale, de gouvernance et de transparence.
Le rapport intégré n’a pourtant pas vocation à remplacer les documents réglementaires. Il rassemble les informations essentielles permettant de comprendre le modèle économique d’une organisation, ses orientations stratégiques, ses performances financières et ses engagements environnementaux et sociaux. Son objectif évolue cependant. Il ne s’agit plus seulement de présenter la situation d’une entreprise à un instant donné, mais d’expliquer comment celle-ci se transforme, quelles décisions elle prend et dans quelle mesure ses ambitions se concrétisent.
La première transformation concerne la manière dont les entreprises organisent leurs informations. Les publications ne cherchent plus systématiquement à reprendre les modèles standardisés de présentation. Elles privilégient une approche narrative, destinée à donner davantage de cohérence aux données économiques, financières et extra-financières.
Cette évolution est particulièrement visible dans la construction éditoriale. Les contenus narratifs représentent désormais 79% des rapports analysés, contre 21% de contenus repris des documents réglementaires. Autrement dit, les sociétés accordent une place prépondérante à l’explication de leur stratégie et de leur identité. Une évolution qui ne signifie pas nécessairement un recul de la rigueur documentaire, mais une volonté de rendre les informations plus accessibles.
Dans le même temps, les références explicites aux cadres internationaux reculent. Seuls 25% des rapports mentionnent le référentiel de l’International Integrated Reporting Council, contre 50% en 2020. Le mouvement est encore plus marqué concernant les objectifs de développement durable des Nations unies, cités dans 34% des publications, contre 80% six ans auparavant. Ces évolutions ne démontrent toutefois pas un abandon des principes concernés. Elles témoignent surtout d’une moindre visibilité de ces références dans la présentation des documents.
La structure fondamentale du rapport intégré demeure solidement installée. La stratégie figure dans 100% des publications étudiées, la gouvernance dans 98% et le modèle d’affaires dans 90%. Les entreprises continuent donc de traiter les principaux sujets attendus, mais cherchent désormais à les relier à leur propre trajectoire.
Cette recherche de singularité intervient alors que les discours institutionnels tendent à se ressembler. La création de valeur ou la croissance durable est évoquée par 77% des entreprises, contre 63% en 2020. De même, la notion d’impact positif apparaît dans 57% des publications, contre 33% auparavant. Quant à la transition énergétique ou environnementale, elle figure dans 70% des rapports, contre 54% en 2020.
Les différences entre entreprises se jouent donc moins sur les notions mobilisées que sur leur capacité à expliquer ce qui caractérise leur activité. Saint-Gobain, par exemple, articule son modèle d’affaires autour de sa raison d’être, de sa vision et de ses marchés. AXA construit son récit à partir des transformations sociétales auxquelles l’assureur entend répondre. Ces exemples recensés par Mantu montrent comment le rapport intégré peut devenir un instrument de compréhension de l’entreprise plutôt qu’une simple compilation d’informations.
Gouvernance des sociétés : la transparence RSE reste incomplète
La progression de la responsabilité sociétale dans les discours stratégiques constitue l’un des principaux enseignements de l’enquête. Désormais, 68% des entreprises étudiées présentent la RSE comme une orientation stratégique à part entière ou comme un fondement de leur modèle économique. La durabilité ne se limite donc plus à une rubrique distincte consacrée à l’environnement ou aux ressources humaines.
Cette intégration ne suffit pourtant pas à démontrer que les engagements influencent réellement les décisions. C’est notamment le cas de la double matérialité, une démarche permettant d’examiner à la fois les conséquences de l’activité d’une entreprise sur son environnement et les risques ou opportunités que les enjeux de durabilité représentent pour sa situation économique. Seuls 18% des rapports publient cette analyse, a calculé l’Agence Mantu. Plus révélateur encore, seulement deux entreprises montrent comment ses résultats alimentent concrètement leurs choix stratégiques, peut-on lire dans l’étude.
Renault figure parmi les exemples retenus. Son rapport met en correspondance les impacts, risques et opportunités identifiés avec sa chaîne de valeur, ses actions, ses revenus et ses investissements. Cette présentation permet de mieux comprendre comment les enjeux environnementaux et sociaux interviennent dans les orientations économiques du constructeur. Elle ne constitue pas, à elle seule, une validation indépendante des performances obtenues.
La gouvernance fait également apparaître des lacunes. Si presque toutes les entreprises présentent leurs instances dirigeantes, seules 34% détaillent les compétences représentées au sein de leur conseil d’administration. Il devient alors difficile d’apprécier l’adéquation entre les expertises des administrateurs et les transformations auxquelles les sociétés doivent faire face, notamment en matière de climat, de technologies ou de risques économiques.
Autre enjeu sensible : la rémunération des dirigeants. Dans les rapports intégrés, les liens entre rémunération, critères de performance et engagements RSE restent insuffisamment expliqués. Pour autant, Margaux Rouillard, directrice conseil en communication financière et ESG chez Mantu, rappelle dans son entretien publié par Zonebourse.
Rapport intégré : les entreprises doivent rendre leurs progrès RSE vérifiables
La crédibilité d’une démarche RSE ne repose pas uniquement sur les engagements annoncés. Elle dépend également de la capacité des entreprises à présenter les moyens mobilisés, les étapes franchies et les difficultés rencontrées. Or, sur ce terrain, les rapports intégrés demeurent très hétérogènes.
Les stratégies sont largement exposées, mais leur inscription dans le temps apparaît moins systématique. Ainsi, 66% des publications détaillent leurs axes stratégiques, et 47% les accompagnent d’un horizon temporel défini, selon Mantu. Les entreprises décrivent donc leurs priorités sans toujours préciser suffisamment le calendrier de leur mise en œuvre.
Le décalage apparaît également entre objectifs opérationnels et perspectives financières. Pas moins de 73% des rapports présentent des objectifs opérationnels à trois ans ou plus, contre 16% proposant des prévisions financières sur un horizon comparable. Les ambitions environnementales, elles, sont régulièrement projetées jusqu’en 2030, voire au-delà.
Ces différences doivent cependant être interprétées avec prudence. Toujours dans son entretien à Zonebourse, Margaux Rouillard explique que les transformations industrielles, la décarbonation ou l’évolution d’un modèle économique exigent souvent des engagements de long terme. Les prévisions financières dépendent davantage de la conjoncture et du calendrier des plans stratégiques. L’objectif n’est donc pas d’imposer des échéances identiques, mais de montrer comment les investissements, les engagements et les résultats peuvent s’articuler au fil du temps.
La présentation des risques constitue un autre indicateur de cette maturité encore inachevée. Ceux-ci figurent dans 61% des rapports. Pourtant, seules six entreprises, soit 14% du corpus, apportent des éléments permettant de comprendre leur évolution depuis l’exercice précédent ou de caractériser les risques émergents. Les autres privilégient généralement une présentation des menaces identifiées et des dispositifs destinés à les maîtriser.
Dans un environnement marqué par les tensions géopolitiques, les mutations technologiques et les transformations environnementales, cette approche peut se révéler insuffisante pour apprécier les capacités d’adaptation d’une entreprise. Le constat est d’autant plus notable que 57% des rapports analysent précisément leur environnement de marché, contre 81% en 2020. Si ces informations occupent moins de place, elles sont désormais davantage reliées aux décisions opérationnelles et aux attentes des clients, observe l’agence.
Plusieurs sociétés illustrent cette évolution. Nexans replace son repositionnement stratégique dans les transformations liées à l’électrification. Sodexo rapproche les changements de ses marchés des nouvelles attentes de ses clients. Veolia utilise la sécurité écologique comme grille de lecture des crises environnementales et de leurs conséquences économiques. Ces approches permettent de mieux comprendre les conditions dans lesquelles les entreprises conduisent leurs transformations.
Reste la question des résultats. Seules 40% des sociétés étudiées présentent un historique de performance supérieur à un an, selon Mantu. Or, sans perspective temporelle, les parties prenantes peuvent difficilement apprécier l’ampleur des progrès réalisés ou comparer les résultats aux engagements antérieurs. Pour une démarche RSE, l’enjeu est particulièrement important : un objectif climatique, social ou environnemental ne prend véritablement sens que lorsqu’il peut être confronté à des réalisations observables.
L’intelligence artificielle transforme la lecture des entreprises
La transformation du rapport intégré ne concerne pas seulement son contenu. Elle touche également sa diffusion et ses lecteurs. Pendant longtemps, le document prenait essentiellement la forme d’une publication annuelle, parfois directement intégrée au document d’enregistrement universel. Il s’inscrit désormais dans un ensemble plus large de supports numériques.
Cette évolution s’accélère. En 2026, 39% des rapports étudiés bénéficient d’un dispositif digital, contre 30% en 2025 et 19% en 2020. Sites dédiés, vidéos, pages thématiques et contenus complémentaires permettent de dépasser la lecture linéaire d’un document pour proposer des parcours adaptés aux différents publics.
Le rapport intégré de Crédit Agricole S.A., cité dans l’étude, illustre cette approche. Il s’appuie sur un site dédié et des contenus multimédias, notamment une douzaine de vidéos. Groupe ADP propose, de son côté, une expérience organisée selon les thématiques et les intentions de lecture. Capgemini permet d’approfondir certaines analyses à partir de contenus complémentaires consacrés notamment à l’intelligence artificielle et aux attentes des clients.
Ces évolutions prennent une dimension nouvelle avec l’émergence des moteurs de recherche génératifs. Les investisseurs, salariés, candidats ou consommateurs peuvent désormais interroger directement une intelligence artificielle sur la stratégie ou les engagements d’une société. La qualité des réponses dépend alors des informations auxquelles ces outils accèdent et des sources qu’ils choisissent de mobiliser.
Pour explorer ce phénomène, l’Agence Mantu a interrogé quatre environnements génératifs sur la stratégie de création de valeur des entreprises étudiées. Dans ce test, les rapports intégrés apparaissent parmi les sources citées pour 18% à 36% des entreprises, selon l’outil utilisé. Les moteurs s’appuient également sur les sites institutionnels, les communiqués de presse et parfois des sources extérieures plus anciennes. L’agence précise toutefois que cet exercice ponctuel ne mesure pas de manière exhaustive le référencement des rapports.
L’intelligence artificielle s’impose parallèlement comme un sujet de transformation interne. Elle apparaît dans 85% des rapports. Des développements spécifiques lui sont consacrés dans 55% des publications, tandis que 30% l’abordent dans plusieurs parties, précise la même étude. Innovation, offres commerciales, automatisation et gouvernance deviennent ainsi des dimensions du récit stratégique.
Cette double présence de l’IA, à la fois comme enjeu économique et comme nouvel intermédiaire de lecture, modifie les exigences de la communication RSE. Les entreprises doivent désormais produire des contenus suffisamment structurés pour être compris par leurs parties prenantes, mais aussi identifiables et correctement attribuables lorsqu’ils sont repris par des systèmes automatisés.
L’étude observe notamment que les rapports déclinés sous forme de sites web offrent davantage de points d’entrée aux moteurs génératifs. Toutefois, la visibilité numérique ne garantit pas l’exactitude d’une information ni la réalité d’un engagement. Dans les publications les plus élaborées, l’enjeu est donc de relier les éléments de langage aux données de performance, aux décisions de gouvernance et aux documents permettant de les vérifier. C’est dans cette articulation entre accessibilité et rigueur que se dessine la nouvelle fonction du rapport intégré.
