Des conteneurs métalliques percés, de la matière contaminée répandue sur les sédiments : voilà ce qu’a filmé le submersible Nautile lors de sa descente dans les abysses de l’Atlantique Nord-Est. Entre mai et juin 2026, le CNRS a envoyé cet engin inspecter des déchets radioactifs immergés à 4 700 mètres de profondeur, dans le cadre de la mission NODSSUM.
Le constat est sans appel : plusieurs fûts, parmi les 200 000 qui reposent dans ce secteur depuis les années 1950, se sont ouverts, alerte Science et Vie.
Des fûts rongés par la corrosion, repérés dès 2025
La découverte ne sort pas de nulle part. Une première campagne, menée en juin 2025 à bord du navire L’Atalante, avait déjà utilisé le robot autonome UlyX pour scanner le fond marin. Résultat : 3 355 barils localisés, mais sur seulement 163 km², soit à peine 2 % de la surface totale concernée par les largages.
La seconde campagne, celle du Nautile, s’est déroulée entre le 27 mai et le 28 juin 2026, à bord du navire Pourquoi Pas, avec trente personnes embarquées. Le submersible a effectué 20 plongées et photographié de près une cinquantaine de fûts.
Beaucoup présentent une corrosion sévère. De la matière contaminée s’est répandue sur les sédiments environnants. Les mesures de radioactivité restent faibles, mais elles dépassent les seuils attendus, sans constituer pour autant un événement majeur selon les chercheurs.
200 000 barils, deux zones, un pari sur le temps
La zone principale de largage couvre environ 14 500 km² en eaux internationales, entre 3 000 et 5 000 mètres de profondeur. Deux secteurs se distinguent à l’intérieur de cet ensemble. Le premier, au large des côtes espagnoles et portugaises, a reçu environ 110 000 barils entre 1946 et 1982. Le second, plus proche de la France, en a accueilli environ 90 000 entre 1967 et 1982.
Les matières radioactives, du césium-137 et du strontium-90 notamment, avaient été piégées dans du béton ou du bitume avant d’être scellées dans des cylindres métalliques censés tenir une vingtaine d’années. Certains isotopes présents, comme le plutonium-239, ont une demi-vie de 24 000 ans.
La stratégie misait sur la décroissance naturelle des éléments radioactifs et sur la capacité de l’océan à diluer les résidus une fois les fûts dégradés. Personne, à l’époque, ne prévoyait de les remonter.
Le Royaume-Uni a mené la majorité de ces opérations de largage, la Belgique et la France suivant dans une moindre mesure. Aucune réglementation internationale stricte n’encadrait alors le rejet de déchets radioactifs en mer.
Les choses ont changé avec la Convention de Londres, adoptée en 1972, qui a progressivement restreint ces pratiques. L’immersion de déchets radioactifs en mer a finalement cessé en 1993. Les États-Unis et la France n’ont jamais été condamnés pour ces largages, les textes internationaux ne s’appliquant pas rétroactivement. Aucune opération de dépollution n’a par ailleurs été engagée à grande échelle, les coûts et les difficultés techniques liés à la profondeur des sites restant trop lourds.
Les images du Nautile montrent aussi une vie insoupçonnée sur ces structures corrodées. Anémones, éponges et crabes se sont installés sur les conteneurs, parfois totalement éventrés, sans connaître la nature de leur habitat.
L’équipe a prélevé des échantillons d’eau, de sédiments et d’organismes vivants pour traquer les radionucléides dans la chaîne alimentaire abyssale. L’objectif est d’évaluer un éventuel phénomène de bioaccumulation. Les rayonnements peuvent en effet endommager l’ADN des organismes marins, poissons, crustacés, micro-organismes, provoquant mutations, malformations ou baisse de la reproduction.
Des espèces comme le hareng ou la morue pourraient être touchées, avec des répercussions sur les pêcheries locales. Un petit poisson contaminé peut être mangé par un plus gros, consommé ensuite par l’homme. Les niveaux mesurés début octobre 2026 restent inférieurs aux seuils légaux, mais une hausse progressive pourrait poser problème à long terme.
Les analyses en laboratoire prendront plusieurs mois. L’organisation OSPAR, chargée de la protection de l’Atlantique Nord-Est, exploite déjà les données issues de NODSSUM pour renforcer la surveillance de ces sites.
La prochaine étape consistera à mesurer précisément la dispersion des radionucléides dans les tissus des organismes prélevés au plus près des fûts. Les premiers résultats complets de l’étude sont attendus début 2027.


