À plus de 4 700 mètres de profondeur, le submersible Nautile s’approche d’un amas métallique couché sur le sable. Le fût est rongé par la corrosion, son contenu s’écoule visiblement sur le fond marin. Depuis le hublot, les scientifiques embarqués observent la scène et prélèvent des échantillons.
Cette plongée, l’une des plus de vingt réalisées en mai 2026 à bord du navire Pourquoi Pas?, fait partie d’une campagne inédite d’inspection directe. Le Nautile, capable d’emmener trois personnes jusqu’à 6 000 mètres sous la surface, a permis aux chercheurs d’approcher les fûts au plus près et de recueillir ce qui se trouve dans leur environnement immédiat, sédiments, eau, organismes.
Une première carte dressée en 2025
Cette expédition prolonge une mission de reconnaissance menée en juin 2025 à bord du navire L’Atalante. L’équipe y avait utilisé un robot sous-marin autonome baptisé UlyX pour cartographier et photographier le fond marin, tout en collectant eau, sédiments, poissons et crustacés. En un mois, 3 355 fûts avaient été localisés.
L’ensemble de ce travail s’inscrit dans le projet NODSSUM, lancé par Patrick Chardon, ingénieur nucléaire, et Javier Escartín, géologue marin, tous deux rattachés au CNRS. Leur objet d’étude remonte à une politique européenne vieille de plusieurs décennies : entre 1949 et 1982, l’Europe a déversé plus de 200 000 fûts de déchets radioactifs de faible activité dans l’Atlantique, pour un total dépassant 150 000 tonnes, immergés pour l’essentiel entre 3 000 et 5 000 mètres de profondeur.
Les fûts contenaient un mélange incluant du césium-137, des isotopes de plutonium et du tritium, des substances dont certaines peuvent persister pendant des milliers d’années.
Les directives du milieu du XXe siècle prévoyaient que les conteneurs touchent le fond intacts et ne restent étanches que le temps de la désintégration des radionucléides à courte durée de vie, le reste des déchets devant s’échapper lentement et se diluer dans l’océan. Les images rapportées en 2026 montrent des fûts largement entamés par la corrosion, avec du matériel s’écoulant sur le sable environnant.
Autour de ces épaves improvisées, les scientifiques ont fait une découverte qu’ils n’attendaient pas forcément. Sur un fond sableux par ailleurs peu peuplé, les fûts fonctionnent comme de petites oasis. Des anémones s’y sont fixées, des éponges et des concombres de mer s’y développent, des poissons et des crustacés y vivent, les crabes semblant particulièrement attirés par ces abris artificiels.
Cette colonisation pose une question directe : le matériel radioactif pénètre-t-il dans les organismes qui vivent sur et autour des fûts ?
Les instruments embarqués ont détecté des signaux significatifs de cobalt-60 et de niobium-94, deux éléments spécifiquement liés aux déchets déversés. Le césium-137 et l’américium-241 étaient également présents à des niveaux bien supérieurs au bruit de fond attendu des essais nucléaires atmosphériques et des accidents passés.
Ces signaux n’ont toutefois pas été jugés assez élevés pour poser des problèmes majeurs de radioprotection aux scientifiques manipulant les échantillons, et ni le Nautile ni ses instruments n’ont montré de signe de contamination.
À cinq sites distincts, l’équipe a collecté sédiments, eau, organismes et communautés microbiennes directement autour des fûts, parfois à leur contact. Des habitats rocheux à proximité ont aussi été échantillonnés pour servir de comparaison. Ces prélèvements sont désormais analysés pendant plusieurs mois par des équipes françaises, norvégiennes, allemandes et espagnoles, afin d’identifier les radionucléides présents, d’en confirmer le nombre et de comprendre comment la radioactivité s’est propagée dans l’environnement.
Javier Escartín et Patrick Chardon expliquent, dans une tribune publiée sur The Conversation, que les barils modifient l’environnement en fournissant un substrat dur qui devient colonisé, ce qui facilite potentiellement le transfert des radionucléides vers les organismes vivants. Selon eux, il s’agit de l’une des premières études radioécologiques en eaux profondes, qui a nécessité de développer de nouvelles méthodes, depuis la stratégie d’échantillonnage jusqu’à la radioprotection à bord.
Le Nautile, lui, a désormais accumulé plus de 2 000 plongées depuis sa mise en service en 1984.




