Mouïnak était un port de pêche prospère. Il y a moins de vingt-cinq ans, la ville se trouvait encore au bord de la mer d’Aral. Au moment du reportage mené par National Geographic en 1990, elle en est désormais éloignée de plus de 30 kilomètres, sans le moindre débouché maritime.
La ruée vers l’or blanc
Tout part d’une décision prise en 1918 : détourner les eaux de l’Amou-Daria et du Syr-Daria, les deux fleuves qui alimentaient la mer depuis dix mille ans, pour irriguer des millions d’hectares destinés au coton. L’URSS devient exportatrice nette de la fibre dès 1937.
Le canal de Karakoum, le plus long du monde avec plus de 1 350 kilomètres, capte l’essentiel de l’Amou-Daria à plus de 800 kilomètres de la mer depuis 1956. Dans les années 1960, l’équilibre entre apport d’eau et évaporation s’effondre ; la production de coton, elle, a doublé depuis.
La mer couvrait 67 000 km² en 1960. En 1990, elle n’en mesure plus que 40 000, une perte de 40 % de sa surface en trente ans, sur une étendue autrefois plus vaste que tous les Grands Lacs américains à l’exception du lac Supérieur.
Philip P. Micklin, professeur de géographie à l’université de l’Ouest du Michigan et spécialiste du dossier, résume l’ampleur du problème, expliquant qu’il doute qu’il y ait déjà eu un problème environnemental de cette ampleur, et que, comme problème régional touchant 35 millions de personnes, il est sans précédent.
Selon les projections de l’époque, la destruction finale pourrait survenir d’ici trente ans si rien n’est fait ; dans le pire des scénarios, il ne resterait que deux lacs de 4 000 à 5 000 km² au sud, quatre à cinq fois plus salins que l’océan et « morts, comme […] la mer Morte ».
Mouïnak, le port sans mer
Un panneau terni, planté au terminal de l’aéroport de Mouïnak, souhaite encore la bienvenue à la ville des pêcheurs. Dix mille d’entre eux y travaillaient autrefois, capturant brochets, perches et brèmes : la ville assurait 3 % des prises annuelles de toute l’URSS.
Sur les 24 espèces de poissons que comptait l’Aral, il n’en reste plus aucune. L’usine de traitement, elle, tourne encore et emploie 900 personnes, un système sans profit maintenu par les planificateurs pour la survie de la communauté. Le poisson qu’on y traite arrive congelé, par train réfrigéré, depuis le port de Mourmansk, à 2 800 kilomètres de là.
Koshkarbai Aitniiazov, maire de Mouïnak et dernier capitaine de port de la ville, a vu le canal qu’il avait fait creuser pour rejoindre la mer devenir inutile. Il raconte qu’ils ont tenté d’empêcher ce qui se passait ici, mais qu’on n’a pas fait attention à eux, et que les gens ont du sel sur les lèvres et dans les yeux en permanence.
Dzhetpisbai Ibragimov, 66 ans, a pêché toute sa vie sur l’Aral avant de prendre une retraite anticipée quand l’eau s’est retirée. Il vit désormais à Uchsay, village qui comptait un millier de familles jusqu’au milieu des années 1970 et qui n’en compte plus 200, cerné par les dunes.
Un désert chargé de sel
À l’emplacement de l’ancienne mer s’étend le désert d’Aralkum, sur 60 000 km², une surface qui n’existait pas il y a soixante ans. Le sol y est saturé de pesticides, d’herbicides et d’engrais chimiques accumulés par des décennies de culture intensive du coton, ruisselés dans l’eau avant qu’elle ne s’évapore.
En se retirant, celle-ci a laissé une croûte de sel mêlée à ces résidus, un sol où rien ne pousse naturellement, sinon la solianka, petite plante buissonneuse aux fleurs rouge vif, seule à résister à la toxicité du chlorure et du sulfate de sodium.
Chaque année, environ 43 millions de tonnes de sédiments toxiques s’envolent de ce désert, portés par les vents jusqu’à l’Himalaya ou la Scandinavie. Des traces de sel ont même été signalées jusqu’au littoral soviétique de l’Arctique. Les habitants appellent ces phénomènes des tempêtes blanches, en raison de la teinte claire du sel.
Un responsable gouvernemental de Mouïnak résume le changement : « Avant cela, il y avait des périodes de vent et des périodes de calme. Désormais, il n’y a plus que le vent. »
Des cancers de la gorge multipliés par cinq
Dans le nord-ouest de l’Ouzbékistan, la mortalité infantile est la plus élevée de toute l’URSS ; à Nukus, elle atteint soixante morts pour mille naissances. Mels Kabulov, associé à un institut de recherche médicale de la ville, détaille l’évolution des cancers de la gorge, précisant qu’il y a eu 74 cas traités ici en 1959, et que l’an dernier, ils en ont eu 366, soit cinq fois plus, alors que la population n’a été multipliée que par deux et demi durant cette période.
Il évoque une situation qui approche d’une urgence médicale. Khadisha Alimbetova, directrice adjointe de l’hôpital de Mouïnak, attribue sans détour la hausse des maladies respiratoires et oculaires au sel et aux résidus balayés du fond asséché. Des traces de pesticides ont par ailleurs été détectées dans le lait maternel des femmes de la région dès 1975.
Un pipeline de 200 kilomètres est en construction accélérée pour apporter de l’eau potable jusqu’à Nukus, où la pénurie paralyse la vie quotidienne.
Réduire le coton, sans y renoncer
En septembre 1988, le Politburo a adopté des directives pour réduire les surfaces de coton et améliorer les systèmes d’irrigation. Viktor Dukhovnyi, directeur de l’Institut de recherche scientifique d’Asie centrale pour l’irrigation, vise la restitution de 21 km³ d’eau par an à l’Aral d’ici 2005 : « C’est le mieux que nous puissions faire. »
Micklin estime que la simple stabilisation de la mer nécessiterait une injection immédiate de 30 à 35 km³ d’eau. Muhammad Solih, jeune poète de Tachkent membre d’un comité de scientifiques et d’écrivains pour la survie de la mer, va plus loin dans un entretien accordé à National Geographic, affirmant qu’on ne peut pas remplir l’Aral de larmes et que le gouvernement devrait reconnaître que le coton est la raison derrière ce qui est arrivé.
À Nukus, un grand panneau proclame que l’Aral vivra de nouveau. Sur la coque rouillée d’un bateau de pêche échoué en plein désert, quelqu’un a écrit à la craie : « Pardonne-nous, Aral. Reviens, s’il te plaît. »






