Une étude inédite d’Axylia révèle les carences du reporting carbone de 82 institutions financières européennes. Malgré des engagements affichés, 99% des émissions du secteur restent mal mesurées, avec des disparités marquées entre pays et un retard préoccupant des grandes banques françaises.
Derrière les engagements climatiques affichés par les institutions financières européennes se cache une réalité bien moins reluisante. En septembre 2026, le cabinet Axylia, spécialiste de la finance responsable et certifié B Corp, dévoile le Score Carbone Finance (SCF), première grille d’évaluation européenne de la maturité du reporting carbone de 82 banques, assureurs et gestionnaires d’actifs cotés. Après avoir épluché plus de 16 000 pages de rapports, le constat s’avère sans appel : malgré une communication volontariste, la transparence sur les émissions de carbone reste lacunaire et inégale selon les régions et les standards mesurés.
Les émissions financées, angle mort du secteur
L’enjeu dépasse largement la simple comptabilité environnementale. Comme le souligne Axylia dans son étude, « les émissions de CO2 d’une institution financière ne se trouvent jamais dans ses bureaux : 99% se concentrent dans les activités qu’elle finance, facilite ou assure ». Cette donnée vertigineuse révèle l’ampleur du défi : l’essentiel de l’empreinte carbone du secteur financier provient des entreprises et projets qu’il soutient, autrement dit des émissions financées classées en scope 3.
Or, précisément sur ce périmètre crucial, le reporting demeure largement insuffisant. Seules 54% des banques concernées publient les émissions liées au Standard B du référentiel PCAF® (Partnership for Carbon Accounting Financials), qui couvre les activités intermédiées comme les émissions obligataires ou les opérations de marché. Du côté des assureurs, la situation apparaît encore plus préoccupante : 38% ne communiquent aucune donnée sur les émissions liées aux activités d’assurance, pourtant formalisées dans le Standard C depuis 2022. Cette opacité entrave toute évaluation rigoureuse des risques de transition climatique et questionne la sincérité des trajectoires de décarbonation annoncées.
Des disparités géographiques révélatrices
L’analyse d’Axylia met en lumière des écarts significatifs entre institutions européennes. Les établissements néerlandais, scandinaves et britanniques dominent le classement, bénéficiant d’une avance historique liée à leur participation précoce à l’élaboration du standard PCAF®, créé en 2015 aux Pays-Bas. ABN AMRO, ING, Nordea, Handelsbanken, Barclays, Lloyds et NatWest figurent ainsi parmi les sept banques pionnières affichant un Score Carbone Finance moyen de 77 sur 100, contre seulement 51 pour les autres établissements.
À l’inverse, les grandes banques françaises accusent un retard inquiétant. BNP Paribas, Crédit Agricole et Société Générale obtiennent une note de zéro sur 100 concernant le Standard B, faute de données suffisamment complètes et détaillées. Ces institutions se classent respectivement aux 31ème, 34ème et 40ème rangs du palmarès, une position peu flatteuse au regard de leur poids dans le paysage financier européen. Selon les données compilées par Le Monde, cette carence contraste fortement avec les ambitions climatiques régulièrement mises en avant dans leurs communications institutionnelles.
Un cadre méthodologique reconnu mais inégalement appliqué
Le standard PCAF® constitue pourtant la référence internationale en matière de comptabilité carbone financière. Reconnu par le GHG Protocol (Greenhouse Gas Protocol), il rassemble désormais plus de 600 institutions financières à travers le monde et propose une méthodologie harmonisée pour calculer et publier les émissions de gaz à effet de serre liées aux activités financières. Déployé progressivement depuis 2015, il se décline en plusieurs standards : le Standard A (2020) pour les prêts et investissements directs, le Standard B pour les activités intermédiées, et le Standard C (2022) pour les activités assurées.
Malgré cette architecture méthodologique robuste, l’application demeure disparate. Vincent Auriac et Ferdinand Raffy, responsables d’Axylia, insistent sur la vocation pédagogique de leur démarche : « Cette étude n’est pas un exercice académique ni un classement destiné à distribuer les bons et les mauvais points. Elle doit aider les institutions financières à comprendre où elles en sont, à identifier les faiblesses de leur reporting et à concentrer leurs efforts sur les données les plus utiles. » L’objectif affiché consiste à transformer le Score Carbone Finance en « véritable feuille de route concrète pour améliorer les pratiques, renforcer la transparence et mieux piloter les enjeux climatiques ».
Les gestionnaires d’actifs et assureurs à la traîne
Au-delà des banques, l’étude révèle également les difficultés spécifiques rencontrées par les gestionnaires d’actifs et les assureurs. Si certains acteurs comme Eurazeo, Amundi ou AXA démontrent une certaine maturité, d’autres peinent à structurer leur reporting. Les assureurs, confrontés à la complexité du Standard C, éprouvent des difficultés particulières à mesurer les émissions générées par leurs activités de souscription. Cette situation s’explique notamment par la nature indirecte de leur impact et la multiplicité des chaînes de valeur concernées.
Les gestionnaires d’actifs font face à des défis similaires, particulièrement pour les portefeuilles investis dans des PME non cotées ou des infrastructures, dont les données carbone demeurent souvent fragmentaires ou inexistantes. Ces lacunes techniques ne sauraient toutefois justifier l’inaction, alors que les investisseurs institutionnels et les épargnants exigent une lisibilité croissante sur l’empreinte climatique de leurs placements, comme le rapporte Les Échos dans plusieurs enquêtes récentes.
Vers une obligation réglementaire renforcée ?
Face à ces constats, la question d’un durcissement du cadre réglementaire se pose avec acuité. La directive européenne CSRD (Corporate Sustainability Reporting Directive), progressivement déployée depuis 2024, impose certes des obligations de reporting extra-financier plus strictes, mais les standards sectoriels spécifiques aux institutions financières restent en construction. L’initiative d’Axylia pourrait ainsi servir de référence aux régulateurs européens pour définir des exigences minimales harmonisées en matière de reporting carbone.
Plusieurs voix s’élèvent pour réclamer une normalisation contraignante. Les investisseurs institutionnels, les ONG environnementales et certains parlementaires européens plaident pour une obligation de publication exhaustive des émissions financées, assortie de sanctions en cas de manquement. Cette pression réglementaire s’inscrit dans un contexte plus large de transition énergétique, où le secteur financier doit démontrer sa capacité à réorienter massivement les flux de capitaux vers des activités compatibles avec l’Accord de Paris.
L’urgence d’une transparence effective
Au-delà des considérations techniques, l’enjeu fondamental demeure celui de la crédibilité du secteur financier dans la lutte contre le dérèglement climatique. Les institutions qui tardent à publier des données complètes et fiables s’exposent à un double risque : celui de la sanction réglementaire d’une part, celui de la défiance croissante des investisseurs et des clients d’autre part. Dans un environnement où la finance durable représente un levier majeur de différenciation concurrentielle, l’opacité devient un handicap stratégique.
Les banques françaises, malgré leur retard actuel, disposent encore d’une fenêtre d’opportunité pour rattraper leurs homologues européennes. Cela nécessite toutefois un investissement substantiel dans les systèmes d’information, la formation des équipes et la collaboration avec les clients pour collecter des données carbone de qualité. La trajectoire des institutions pionnières démontre qu’une transparence accrue n’entrave nullement la performance économique, bien au contraire : elle renforce la confiance des parties prenantes et facilite le pilotage des risques climatiques.
Le Score Carbone Finance d’Axylia constitue ainsi bien davantage qu’un simple outil d’évaluation. Il matérialise une exigence sociétale croissante envers un secteur dont l’influence sur l’économie réelle demeure déterminante. Alors que les conséquences du changement climatique s’intensifient, la transparence sur les émissions financées ne relève plus du volontariat mais de la responsabilité. Les institutions qui sauront anticiper cette transformation réglementaire et culturelle disposeront d’un avantage décisif dans la finance de demain, où la performance extra-financière deviendra indissociable de la performance économique.