En 1994, des chercheurs californiens et arizonains ont recyclé des pneus usagés en récifs marins et observé 20 fois plus de poissons dans des canaux en béton

Vingt fois plus de poissons grâce à de simples pneus usagés jetés au fond d’un canal en béton. Une astuce si modeste qu’elle en devient presque incroyable. Voici comment des chercheurs ont bouleversé tout un écosystème.

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En 1994, des chercheurs californiens et arizonains ont recyclé des pneus usagés en récifs marins et observé 20 fois plus de poissons dans des canaux en béton
En 1994, des chercheurs californiens et arizonains ont recyclé des pneus usagés en récifs marins et observé 20 fois plus de poissons dans des canaux en béton © RSE Magazine

En 1994, des chercheurs américains ont déposé des pneus usagés au fond de deux canaux bétonnés, l’un en Californie, l’autre en Arizona. Résultat : jusqu’à 20 fois plus de poissons dans les zones équipées de ces récifs artificiels que dans le reste du canal. L’étude a été menée par Gordon Mueller et Charles R. Liston, et son constat est rapporté par l’USGS (United States Geological Survey).

Un problème d’habitat, pas de survie

Les deux sites retenus, le Coachella Canal en Californie et l’Hayden-Rhodes Aqueduct en Arizona, illustraient un souci récurrent des canaux bétonnés du Sud-Ouest américain : les poissons finissaient certes par les recoloniser, mais avec une diversité d’espèces, une densité et une biomasse plus faibles que dans les anciens canaux en terre. Le béton uniformisait les parois et accélérait le débit, laissant peu de recoins où se nourrir ou se reproduire.

Mueller et Liston ont donc testé une solution simple : installer des récifs de faible hauteur, fabriqués à partir de pneus usagés, sans toucher au béton lui-même. Ces structures introduisaient de la complexité physique dans des sections auparavant lisses, interrompant le flux d’eau et offrant des surfaces où pouvaient s’installer algues, insectes et autres petits organismes. De quoi créer à la fois une source de nourriture et des cachettes pour les poissons.

Trois fois plus d’invertébrés, vingt fois plus de poissons

Les chercheurs ont comparé les zones autour des récifs de pneus avec des sections ordinaires de canal n’en contenant pas. Les résultats sont nets : environ trois fois plus d’invertébrés autour des récifs, et des densités de poissons environ 20 fois plus élevées que dans les sections typiques sans récifs.

L’explication tient à la chaîne alimentaire. Les invertébrés se situent près de sa base ; leur multiplication a été suivie d’un changement encore plus marqué plus haut, chez les poissons. Cette hausse ne signifiait pas pour autant que l’ensemble du canal redevenait un cours d’eau naturel : il restait un canal bétonné, conçu avant tout pour déplacer l’eau efficacement.

Publiée sous le titre « Evaluation of tire reefs for enhancing aquatic communities in concrete-lined canals », l’étude ne prétendait pas résoudre tous les problèmes écologiques liés à la construction des canaux. Son objectif était plus restreint : vérifier si des récifs de pneus pouvaient améliorer les communautés aquatiques dans des infrastructures déjà existantes, sans retirer le béton ni tout restaurer. Les chercheurs ont finalement recommandé cette méthode comme un moyen efficace d’y parvenir.

Une étude de terrain antérieure, menée en 1989 sur le Coachella Canal par des chercheurs de l’USGS, avait déjà documenté le phénomène inverse : après le bétonnage, la diversité des espèces de poissons et la biomasse étaient toutes deux plus faibles que dans les tronçons non bétonnés du même canal, la densité de poissons reculant elle aussi dans la plupart des comparaisons.

Le mécanisme est resté modeste par construction. Les récifs étaient de petite taille et placés bas au fond du canal, hors du passage de l’eau et des opérations d’entretien. Ils brisaient simplement la surface lisse du béton, créant de petites poches d’eau plus lente et des textures rugueuses où les larves d’insectes et petits crustacés pouvaient s’accrocher, avant d’attirer les poissons venus s’en nourrir.

Une seconde étude, publiée en 1996 par Gordon Mueller sous le titre « Establishment of a fish community in the Hayden-Rhodes and Salt-Gila aqueducts, Arizona », a examiné l’établissement d’une communauté de poissons dans ces aqueducs durant leurs quatre premières années d’exploitation.

Les densités de larves de poissons y ont augmenté fortement en aval, un résultat qui rejoint les observations de plongeurs constatant une véritable reproduction des poissons dans le système de canaux, et pas seulement leur survie.

L’expérience n’a porté que sur deux systèmes de canaux, dans un climat particulier, et rien ne garantit que les résultats se reproduiraient ailleurs à l’identique. Elle suggère malgré tout qu’une intervention modeste et peu coûteuse, sans toucher à l’infrastructure existante, peut suffire à changer sensiblement les conditions de vie aquatique dans un ouvrage conçu à l’origine sans considération pour la faune.

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