Un fermier a laissé cinq vaches sur une île isolée en 1871, 130 ans plus tard, des scientifiques ont séquencé et congelé leur ADN

Cinq vaches abandonnées, aucun soin, des vents d’ouragan. Résultat : 30% de consanguinité mais zéro maladie génétique. Comment ces animaux ont-ils déjoué toutes les lois de l’évolution en quelques générations ?

Publié le
Lecture : 3 min
Un fermier a laissé cinq vaches sur une île isolée en 1871, 130 ans plus tard, des scientifiques ont séquencé et congelé leur ADN
Un fermier a laissé cinq vaches sur une île isolée en 1871, 130 ans plus tard, des scientifiques ont séquencé et congelé leur ADN © RSE Magazine

Laurence Flori, coautrice de l’étude et chercheuse à l’INRAE, explique dans un entretien accordé à Discover Magazine que leurs résultats génomiques suggèrent que des mutations déjà présentes dans le génome de ces animaux fondateurs ont joué un rôle dans l’adaptation rapide de la population bovine d’Amsterdam Island à la vie sauvage, en l’espace de quelques générations.

L’étude, publiée en mai 2026 dans la revue Molecular Biology and Evolution, a été menée par le généticien Mathieu Gautier, avec des collaborateurs de l’INRAE et de l’Université de Liège. Les chercheurs ont séquencé l’ADN de dix-huit bovins échantillonnés en 1992 et en 2006 : huit génomes complets et dix animaux supplémentaires génotypés.

L’analyse révèle deux origines ancestrales distinctes. Environ trois quarts du patrimoine génétique du troupeau correspond à des races taurines européennes, notamment aux bovins Jersey actuels. Le quart restant provient du zébu de l’océan Indien, une race résistante à la chaleur apparentée aux bovins de Madagascar et de Mayotte.

Cette ascendance mixte semble avoir permis de conserver une diversité génétique importante malgré un groupe fondateur réduit à cinq individus, qui portaient déjà, selon l’étude, une ascendance mélangée avant de quitter l’île de la Réunion.

Ce troupeau descend de cinq bêtes abandonnées en 1871 sur l’île Amsterdam, un territoire français isolé de l’océan Indien Sud. Le fermier Heurtin les avait amenées depuis la Réunion avant d’abandonner, après quelques mois d’échec, son projet de colonisation. Les cinq bovins sont restés seuls, sans clôture ni soins vétérinaires, dans un environnement balayé par des vents proches de l’intensité d’un ouragan.

Le nanisme insulaire remis en cause

Ces travaux contredisent une étude publiée en 2017 dans Scientific Reports, dirigée par Roberto Rozzi et Mark V. Lomolino, qui affirmait que le troupeau avait rétréci à environ trois quarts de sa taille d’origine en un peu plus d’un siècle. Ce cas était alors présenté comme un exemple rare et rapide de règle insulaire, phénomène qui prend habituellement des milliers d’années chez les grands mammifères.

L’étude génétique de 2026 n’a trouvé aucun signal clair de sélection en faveur d’une taille réduite. Les données suggèrent plutôt que les fondateurs, Jersey et zébu confondus, étaient déjà de petite taille au départ.

Le troupeau a atteint environ 2 000 animaux en 1952, avant de chuter sous l’effet d’une maladie, puis de revenir à des effectifs similaires en 1988. Les chercheurs estiment le taux de consanguinité individuelle à près de 30 %, un niveau habituellement associé à des risques élevés de maladies génétiques.

Pourtant, aucune preuve d’élimination de variants délétères par sélection naturelle n’a été détectée, ni le moindre effondrement génétique attendu d’un départ aussi restreint. Le goulot d’étranglement démographique aurait été sévère mais bref, l’expansion rapide du troupeau ayant limité la perte de diversité.

Les changements évolutifs les plus marqués ne concernent d’ailleurs pas la morphologie mais des gènes liés au système nerveux et au comportement. Les bovins seraient devenus plus indépendants et plus vigilants, adoptant des schémas sociaux proches de ceux des bovidés sauvages : femelles et jeunes mâles en groupes stables, mâles adultes séparés, troupeaux mixtes en saison de reproduction.

Les animaux ont aussi développé une plus grande agressivité et une diversité de couleurs de robe inhabituelle chez le bétail domestique.

À la fin des années 1980, les gestionnaires de la conservation ont dû choisir entre préserver ce troupeau sauvage rare et protéger un écosystème insulaire unique. Une étude de 1995 signée par Pierre Jouventin avait identifié les bovins comme une menace pour l’albatros d’Amsterdam, espèce endémique menacée, et pour l’arbre rare Phylica arborea.

Une clôture a été installée en 1987, et plus d’un millier de bêtes ont été éliminées de la partie sud de l’île dans les deux années suivantes. Selon l’Accord sur la conservation des albatros et des pétrels, les derniers animaux ont été abattus en 2010, dans le cadre d’un programme de restauration incluant la replantation de végétation native. Les Terres et mers australes françaises ont depuis été inscrites au patrimoine mondial de l’UNESCO, en 2019.

L’étude n’a pu voir le jour que parce que des chercheurs avaient conservé de l’ADN prélevé sur dix-huit bovins avant leur élimination, sans qu’aucun effort coordonné de sauvegarde biologique n’ait pourtant été organisé à l’époque.

Laisser un commentaire