Un soir de décembre 1954, la pelle mécanique qui grignote le tas de pierres heurte une dalle énorme, soutenue par un mur circulaire. Elle recouvre une chambre assez haute pour qu’un homme s’y tienne debout. Les ouvriers éclairent l’intérieur à la lueur de leurs briquets et comprennent qu’ils sont en train de démolir un trésor archéologique. Ils préviennent leur contremaître, puis leur patron. La réponse tombe : il faut accélérer la destruction.
Ce tas de pierres, c’est le cairn de Barnenez, à Plouézoc’h, dans le Finistère, face à la mer, dans la baie de Morlaix. Il est présenté comme le plus grand monument mégalithique d’Europe : un empilement de pierres sèches de 13 000 tonnes, long de plus de 70 mètres, construit et utilisé entre 4 500 et 3 500 avant notre ère, une ancienneté comparable à celle des pyramides égyptiennes.
Pourquoi une pelleteuse s’en prend-elle à un tel édifice ? Durant l’hiver 1954-1955, le maire de Plouézoc’h décide de faire construire une route touristique entre le bourg et Térénez. Pour le remblai, il suggère lui-même à l’entreprise de travaux d’aller se servir en pierres dans le tas de cailloux de Barnenez.
À l’automne 1954, la pelle mécanique entre en action et commence à détruire la partie nord du monument. À l’époque, le cairn est bien repéré comme monument historique, mais il n’est pas encore classé.
L’archéologue Pierre-Roland Giot, chargé d’inventorier les sites préhistoriques de Bretagne, sait pourtant que l’édifice remonte au Néolithique. Il s’était rendu sur place en 1952 puis en 1954, d’abord persuadé de se trouver face à un éperon barré, avant de comprendre qu’il avait affaire à un cairn impressionnant. Il était reparti à Rennes satisfait, sans se douter que la pelle mécanique s’apprêtait à entrer en action.
Le sous-préfet arrête le massacre
Le curé de Plouézoc’h évoque, dans son bulletin paroissial, la découverte d’une salle souterraine qu’il attribue à l’ancien château féodal de Barnenez. L’information parvient à Francis Gourvil, journaliste d’Ouest-France à Morlaix et érudit en histoire locale. Il se rend sur place le samedi 21 mai 1955 et comprend aussitôt l’ampleur de la catastrophe en cours.
Ses articles, adressés au professeur Giot, donnent l’alerte. Le 31 mai 1955, le sous-préfet de Morlaix se déplace sur le site et ordonne l’arrêt des travaux.
Un cinquième du monument a déjà disparu. Environ 5 000 tonnes de pierres ont été retirées à la pelleteuse, mettant au jour quatre chambres funéraires situées à l’ouest de l’édifice, selon le site internet dédié au cairn. L’entreprise de travaux est condamnée à payer les frais de consolidation. Le choix est fait de laisser la blessure ouverte : elle permet au public de voir l’intérieur de quatre sépultures qui auraient dû rester ensevelies à jamais.
En 1956, le cairn est classé et des recherches y sont menées. Elles établissent une chronologie de construction en plusieurs étapes : d’abord une petite nécropole de tumulus ronds indépendants, puis leur regroupement en deux longs tumulus, avant une fusion finale formant le grand cairn actuel. La couleur des pierres permet encore de distinguer ces étapes.
Sur les 11 tombes à couloir que compte le monument, un seul couloir se visite, précise Dominique Eveillard, guide au cairn. Il permet d’entrer d’un côté, de ressortir de l’autre et de traverser l’une des tombes. Les visiteurs sont invités à faire attention à la tête, en raison de la faible hauteur.






