La consommation énergétique de l’IA inquiète déjà l’ONU

L’ONU préconise l’établissement d’un « écosystème d’IA responsable » fondé sur quatre piliers : la transparence, l’efficacité, l’équité et la justice environnementale.

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Intelligence artificielle : beaucoup d’entreprises mentent ou exagèrent
La consommation énergétique de l’IA inquiète déjà l’ONU © RSE Magazine

L’intelligence artificielle révolutionne nos sociétés mais son expansion menace l’équilibre environnemental mondial. Un rapport de l’ONU révèle que d’ici 2030, les centres de données consommeront autant d’électricité que le Japon et d’eau que l’Afrique subsaharienne tout entière.

L’intelligence artificielle face à un défi environnemental majeur selon l’ONU

L’intelligence artificielle transforme nos sociétés à une vitesse vertigineuse, mais son essor exponentiel soulève désormais des questions d’une gravité rarement mesurée à sa juste échelle. Un rapport de l’Institut de l’Université des Nations Unies pour l’eau, l’environnement et la santé (UNU-INWEH), publié le 3 juin dernier, avance des projections qui donnent le vertige : d’ici 2030, les centres de données alimentant l’intelligence artificielle consommeront 945 térawattheures d’électricité, soit près du triple de la consommation électrique combinée du Pakistan, du Bangladesh et du Nigeria, trois pays qui abritent collectivement plus de 650 millions d’habitants.

À cette empreinte énergétique colossale s’ajoute une empreinte hydrique équivalente aux besoins domestiques annuels de base de l’ensemble des 1,3 milliard d’habitants de l’Afrique subsaharienne. L’étude, intitulée « Coût environnemental de l’utilisation énergétique de l’IA : empreintes carbone, eau et terre », marque un tournant dans l’appréhension des enjeux liés au déploiement massif des technologies d’intelligence artificielle. Elle invite à regarder en face ce que la fascination technologique tend à occulter.

Les révélations de Kaveh Madani sur l’ampleur du défi

Kaveh Madani, directeur de l’UNU-INWEH et lauréat 2026 du Stockholm Water Prize, livre une analyse sans concession. « Ce rapport n’est pas un réquisitoire contre l’intelligence artificielle, une transformation technologique qui améliore la vie de milliards de personnes dans le monde », précise-t-il. « Il s’agit d’un appel à l’utiliser de manière responsable et à traiter ses impacts involontaires de manière proactive, pour la rendre durable et équitable. »

L’expert souligne une réalité que le grand public ignore volontiers : l’IA n’est pas un pur objet immatériel, une abstraction flottant dans les nuages numériques. « Nous parlons de quelque chose qui a une physique, quelque chose qui a des impacts réels. Il y a une infrastructure. Il y a de l’énergie qui est utilisée », explique-t-il. Derrière chaque requête, chaque image générée, chaque conversation avec un chatbot se cachent des serveurs, des câbles, des systèmes de refroidissement, et une consommation de ressources que l’utilisateur ne perçoit pas, car « pas de fumée ne sort de nos appareils ».

Ses recherches mettent en lumière un paradoxe particulièrement troublant, connu sous le nom de paradoxe de Jevons : alors que les progrès d’efficacité technologique pourraient laisser espérer une réduction de l’empreinte environnementale, c’est précisément l’effet inverse qui se manifeste. « Plus d’IA efficace et abordable signifie plus de consommation d’IA, rendant l’empreinte globale bien plus importante que ce que nous économisons grâce aux gains d’efficacité », observe le chercheur. L’accessibilité croissante de ces outils démultiplie leur usage, et avec lui, leur coût écologique.

Des risques systémiques pour les ressources mondiales

Le rapport pointe une autre erreur de perspective : évaluer la durabilité de l’IA par le seul prisme des émissions de carbone constitue une approche dangereusement réductrice. « Ce qui nous a le plus surpris, c’est la fréquence à laquelle les choix qui semblent les plus verts du point de vue du carbone finissent par être pires pour l’eau ou pour la terre », souligne la docteure Miriam Aczel, chercheuse à l’UNU-INWEH et auteure principale de l’étude.

Cette révélation remet en cause les stratégies actuelles de décarbonation des centres de données. Le passage du charbon à la bioénergie, par exemple, peut réduire en moyenne l’empreinte carbone de l’électricité de 70%, mais multiplier par trente son empreinte hydrique et par cent son empreinte foncière. Ces transferts de pression environnementale créent de nouveaux déséquilibres, souvent dans des régions déjà fragilisées par le stress hydrique ou la rareté des terres.

Les cas concrets analysés dans le rapport illustrent avec acuité ces tensions croissantes. En Irlande, les centres de données ont représenté 21% de la consommation électrique totale mesurée en 2023, dépassant celle de l’ensemble des ménages urbains du pays. Cette situation a contraint l’opérateur du réseau national à suspendre toute nouvelle approbation autour de Dublin jusqu’en 2028. Au Querétaro, au Mexique, l’expansion de l’infrastructure informatique puise dans des réserves d’eau déjà sous tension, en pleine période de sécheresse prolongée.

L’alerte de l’ONU : vers une gouvernance mondiale urgente

Face à ces constats, l’Organisation des Nations Unies appelle à une action coordonnée et immédiate. Le rapport rappelle que seulement 32 pays dans le monde hébergent des centres de données spécialisés dans l’IA, et que 90% de cette capacité se concentre dans deux pays à peine, tandis que plus de 150 nations n’ont actuellement que peu ou pas accès à une capacité de calcul souveraine.

Cette asymétrie géographique soulève un problème de justice environnementale d’une profonde acuité, comme l’explique le docteur Mir Matin, responsable du programme d’analyse géospatiale, climatique et infrastructurelle de l’UNU-INWEH : « Si vous cartographiez les endroits où les centres de données sont construits par rapport aux endroits où le stress hydrique est le plus important, vous avez tendance à voir les mêmes régions dans certains cas. Et les communautés vivant près de ces sites ne sont pas nécessairement celles qui utilisent l’IA qui y fonctionne. » Des territoires subissent ainsi les coûts environnementaux d’une technologie dont ils ne récoltent pas les bénéfices, une forme de colonialisme numérique que le rapport entend dénoncer.

L’ONU préconise l’établissement d’un « écosystème d’IA responsable » fondé sur quatre piliers : la transparence, l’efficacité, l’équité et la justice environnementale. Cette approche holistique vise à éviter que les bénéfices de l’intelligence artificielle ne profitent qu’à certaines régions tandis que d’autres en supportent exclusivement le fardeau écologique.

Des solutions à portée de main pour réduire l’empreinte

Paradoxalement, les utilisateurs individuels disposent d’un levier d’action non négligeable. Le rapport démontre qu’une réduction de 30% du nombre de mots dans les requêtes adressées aux outils d’IA peut diminuer de 25% l’énergie consommée, économisant l’équivalent de la consommation électrique annuelle de 700 000 personnes en Afrique. « Si vous êtes trop poli, alors ce ‘s’il vous plaît’ supplémentaire que vous mettez peut faire une énorme différence », illustre Kaveh Madani avec une précision désarmante. « Il faut être très précis et bref. »

Les ordres de grandeur révélés par le rapport éclairent d’une lumière crue la diversité des usages. Une requête conversationnelle typique sur ChatGPT consomme environ 200 fois plus d’énergie qu’une simple classification de texte utilisée dans un filtre anti-spam. La génération d’images par IA nécessite, quant à elle, jusqu’à 1 450 fois cette consommation de référence.

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