Un volcan jusqu’alors totalement inconnu vient d’être repéré à seulement six kilomètres des côtes du sud-ouest de la Sicile. Baptisé Actea, il montre encore des signes d’activité, dans une zone maritime pourtant très fréquentée du canal de Sicile.
La découverte est le fruit de la première cartographie haute résolution jamais réalisée sur ce secteur de la Méditerranée. Grâce à des relevés sonar, les chercheurs ont mis au jour non pas un, mais six édifices volcaniques ignorés jusqu’ici. « Nous avons été très surpris, car nous étions vraiment tout près de la côte », a confié Emanuele Lodolo, chercheur à l’Institut national italien d’océanographie et de géophysique expérimentale (OGS).
Un sondeur multifaisceaux pour percer les fonds du canal de Sicile
La campagne, nommée M191 Suave, a mobilisé pendant trois semaines des scientifiques du centre allemand Geomar, de l’institut américain Monterey Bay Aquarium Research Institute, de l’OGS italien, de l’université Victoria de Wellington, ainsi que des universités de Malte, de Birmingham et d’Oxford. L’expédition s’est déroulée à bord du navire de recherche allemand Meteor.
Les équipes ont combiné un échosondeur multifaisceaux et un magnétomètre pour cartographier aussi bien les structures affleurant sur le plancher océanique que celles enfouies dans les sédiments. Le résultat a dépassé les attentes : trois centres volcaniques d’au moins six kilomètres de large et 150 mètres de haut, l’équivalent de la tour Montparnasse à Paris, ont été identifiés là où les modèles géologiques existants ne signalaient rien du tout.
Des monts fantômes sur les anciennes cartes
Les cartes théoriques utilisées jusqu’alors reposaient sur la bathymétrie prédictive. Elles se sont révélées défaillantes dans les deux sens : elles ignoraient de vrais volcans, mais signalaient aussi des monts sous-marins d’origine volcanique qui, une fois vérifiés, se sont avérés soit inexistants, soit sans lien avec le magmatisme.
Cette confusion s’explique en partie par la nature du terrain. Le canal de Sicile occidental appartient à une zone d’extension marquée de la croûte terrestre, où les formes volcaniques se regroupent le long de failles. Le volcanisme des rifts continentaux passifs reste mal compris comparé à d’autres contextes volcano-tectoniques, ce qui rendait la région difficile à interpréter sans données à haute résolution.
Actea, un volcan encore chaud à 34 mètres sous la surface
Parmi les six formations découvertes, Actea est la plus proche du littoral. Son sommet culmine à seulement 34 mètres sous le niveau de la mer, moins profond que bien des sites de plongée fréquentés par les touristes en été. Le volcan est enveloppé d’une coulée de lave solidifiée qui s’étire sur quatre kilomètres vers l’ouest, et se situe sur le secteur nord de la zone de faille de Capo Granitola, entre 62 et 70 mètres de profondeur.
C’est le seul des six édifices à porter des traces de réactivation magmatique, probablement survenue entre le dernier maximum glaciaire et la remontée des eaux qui a suivi. Des bulles remontent aussi mystérieusement de son cratère et de celui d’un volcan voisin, Climène.
Sans échantillon chimique, impossible pour l’instant de savoir si elles proviennent d’une activité biogénique libérant du méthane ou d’une circulation hydrothermale. « L’édifice, baptisé Actea, est l’un des six volcans récemment mis au jour lors de la cartographie du canal de Sicile », a résumé Lodolo dans Futura Sciences.
Le souvenir de Ferdinandea, une île née puis engloutie
Ce secteur a déjà produit une éruption spectaculaire. En juillet 1831, le cône sous-marin de Ferdinandea est entré en éruption sous-marine et a formé une île de moins de 300 mètres de large, culminant à environ 65 mètres au-dessus du niveau de la mer, avec un périmètre de presque un kilomètre.
Située à mi-chemin entre la Sicile et la Tunisie, elle a immédiatement suscité des convoitises : l’Angleterre, la France, l’Espagne et le royaume des Deux-Siciles se sont disputé sa possession.
Composée de téphra facilement rongé par les vagues, l’île avait disparu sous les flots dès janvier 1832. Ce phénomène s’est reproduit à quatre reprises dans l’histoire enregistrée. Le sommet de Ferdinandea repose aujourd’hui à seulement six mètres sous la surface, un obstacle caché potentiellement dangereux pour les navires à fort tirant d’eau.
En 2000, des plongeurs militaires italiens y ont planté un drapeau sicilien, pour couper court à toute nouvelle revendication étrangère si l’île venait à réapparaître.
Des câbles et des gazoducs sous surveillance
La proximité de ces volcans avec des côtes densément peuplées rappelle que le terrain sous-marin proche du rivage reste largement méconnu. Elle accroît l’urgence d’évaluer le risque volcanique pour ces zones habitées. Le danger ne concerne pas que les populations : des câbles de communication et des gazoducs traversent ces fonds marins.
L’analyse des échantillons prélevés doit aider les chercheurs à reconstituer l’histoire géologique de la région et à nourrir la planification de la protection des infrastructures sous-marines. L’étude propose désormais un cadre tectono-magmatique révisé pour le canal de Sicile, montrant comment les failles déterminent l’emplacement des volcans et leur évolution. Elle doit aussi préparer de futures investigations géochronologiques et géochimiques sur le calendrier et les sources du volcanisme dans cette zone de rift.
Plus de 80 % de l’activité volcanique de la planète se produit sous l’eau, et les trois quarts du volume de lave émis chaque année dans le monde proviennent d’éruptions sous-marines. La Méditerranée, à peine plus vaste que la mer de Chine méridionale, transporte chaque année des millions de passagers de ferry et se trouve survolée par des centaines de vols quotidiens.


