La RSE est-elle un vrai contrepoids au capitalisme ou son alibi le plus commode ? Dans un essai paru récemment aux Éditions de l’Éclaireur, Sylvain Guyoton, pionnier de la notation RSE chez EcoVadis, livre un regard lucide et engagé. Greenwashing, bureaucratie réglementaire, recul de l’agenda ESG : il dissèque les angles morts d’une discipline qu’il défend pourtant avec conviction et plaide pour une formation des managers à la hauteur des défis qui nous attendent.
Vous présentez la RSE comme la « fille indocile » de la mondialisation néolibérale née dans les années 1980. Mais si elle est née du système qu’elle est censée corriger, n’est-elle pas condamnée à être un outil de légitimation du capitalisme plutôt qu’un véritable contrepoids ?
La RSE est effectivement née au cœur du système qu’elle cherche à corriger. C’est à la fois sa force et sa limite. Par conception, elle vise à minimiser ou compenser les dérives de la mondialisation. Mal appliquée, elle peut se réduire à un outil de communication au service du greenwashing, ce qui est d’autant plus grave qu’elle légitime alors les excès qu’elle prétend combattre. Tout l’enjeu a donc été de construire une RSE qui soit un véritable contrepoids. C’est ainsi qu’après la RSE de « surface » dans les années 1990, davantage tournée vers la communication, est apparue dans les années 2000 une RSE plus professionnelle, dotée de certifications, de bonnes pratiques, d’initiatives thématiques et d’agences de notation pour vérifier et évaluer concrètement les pratiques des entreprises.
Vous décrivez le passage de la RSE volontaire à la RSE réglementaire (avec la loi sur le devoir de vigilance en 2017 ou la CSRD) comme une avancée nécessaire. Mais vous notez aussi que ces dispositifs sont parfois lourds et peu lisibles. Comment trouver le bon équilibre entre contrainte juridique et efficacité, notamment pour les PME qui forment l’essentiel des chaînes d’approvisionnement ?
L’équilibre entre le volontaire et la contrainte réside dans l’incitatif. Les pouvoirs publics et le secteur privé doivent trouver ensemble les moyens d’encourager les entreprises les mieux-disantes, notamment à travers des mécanismes de fiscalité incitative ou un accès privilégié aux marchés publics. Il faut bien sûr maintenir le réglementaire, mais concevoir des réglementations intelligentes, au service à la fois de la RSE et de la compétitivité des entreprises, et non les transformer en une énième source de bureaucratie.
À titre d’exemple, l’éco-score, indicateur de l’impact environnemental global d’un véhicule, est devenu un critère central dans les décisions d’achat automobile. Plutôt que d’imposer des contraintes détaillées, il vise à informer le marché, à créer un signal concurrentiel clair et à laisser aux entreprises la liberté d’adapter leurs produits et leurs stratégies d’innovation.
Vous insistez sur le rôle central du « Scope 3 » et des chaînes d’approvisionnement dans la transition bas carbone. Après plus de vingt ans chez EcoVadis à construire des outils de notation RSE, quel est votre regard sur les limites de la notation ?
Le scope 3 est en effet incontournable dans la lutte contre le réchauffement climatique : il représente en moyenne 80 % du bilan carbone des entreprises. Les scores et les notes ne sont pas une fin en soi, ils sont des outils d’aide à la décision. À titre d’exemple, les notations carbone d’EcoVadis permettent d’identifier les fournisseurs les plus avancés sur le sujet, mais aussi ceux qui ont encore beaucoup de chemin à parcourir, facilitant ainsi la prise de décision des acheteurs et accélérant la transition bas carbone des chaînes d’approvisionnement.
Votre livre s’ouvre et se ferme sur un constat préoccupant : aujourd’hui la RSE est attaquée et les agendas des entreprises se sont déplacés vers la gestion de crise et la résilience. Face aux résistances croissantes des deux côtés de l’Atlantique, faut-il que la RSE se réinvente ?
Je suis convaincu que la RSE ne peut pas disparaître. Tant qu’il y aura des entreprises, se posera la question de leur responsabilité sociétale. De plus, les enjeux auxquels la RSE s’attaque n’ont pas disparu. Loin s’en faut. Le réchauffement climatique et les inégalités sociales ont même tendance à s’exacerber. La RSE a certes reculé dans les priorités des dirigeants, mais elle est toujours présente. Une partie de ses acquis est désormais ancrée durablement dans les pratiques des entreprises. Une autre partie pourrait s’effacer, ne passant plus le filtre de la rationalité économique à court terme. Mais quoi qu’il en soit, la RSE réapparaîtra sous d’autres formes, parce que la réalité des enjeux finira toujours par s’imposer.
Enfin, de nombreux enjeux de durabilité sont désormais devenus des enjeux économiques et de marché à part entière. Le secteur automobile, par exemple, accélère sa transition vers l’électrique, tandis que les énergies renouvelables constituent, depuis 2024, la première source de production d’électricité en Europe. De même, la raréfaction de certaines ressources naturelles conduit à une reconfiguration des chaînes d’approvisionnement. Ces exemples montrent que des problématiques initialement perçues comme relevant de la RSE deviennent des questions de compétitivité industrielle ou de résilience.
Vous proposez que les managers en école de commerce prêtent serment, sur le modèle du serment d’Hippocrate pour les médecins. Quel est le but recherché ? N’y a-t-il pas ici un peu d’angélisme à croire qu’un serment va changer les pratiques ?
Signer un bout de papier ne change pas, à lui seul, le comportement des gens. Un serment d’Hippocrate pour les managers n’aurait de sens que s’il venait parachever un véritable parcours de formation, intellectuel et moral, dispensé tout au long du cursus en école de commerce. Ceci à travers des études de cas, des échanges avec des dirigeants engagés, des lectures, etc. L’objectif serait de former des managers qui agissent en conscience, avec une compréhension de leurs responsabilités vis-à-vis de l’ensemble des parties prenantes. Le serment final ne serait alors pas simplement un geste symbolique, mais l’aboutissement d’un cheminement éthique et intellectuel construit dans la durée.
Sylvain Guyoton, Une brève histoire du capitalisme responsable. 40 ans de RSE. Éditions de l’Éclaireur, 232 pages, 19€.





