En 2024, lors de l’acquisition de Stelco pour 3,4 milliards CAD, Cleveland-Cliffs s’est engagé à maintenir le nombre d’employés syndiqués pendant cinq ans, selon les exigences du gouvernement canadien. Deux ans plus tard, jusqu’à 500 travailleurs sont menacés de licenciement. Le Premier ministre Mark Carney accuse l’entreprise de « trahir les travailleurs canadiens » et envisage des poursuites judiciaires. Comment une promesse inscrite dans la Loi sur l’Investissement Canada a-t-elle pu s’effondrer si rapidement ? Quelles leçons sur l’ancrage des engagements RSE dans la gouvernance d’entreprise peuvent être tirées ?
350 travailleurs syndiqués : le coût humain d’une promesse brisée
Le 29 septembre 2026, Stelco annonce l’arrêt indéfini de la production d’acier à froid à Hamilton, Ontario, effectif le 9 octobre. Selon le syndicat United Steelworkers Local 1005, environ 350 travailleurs syndiqués risquent de perdre leur emploi, et le chiffre pourrait atteindre 500 en incluant les employés non syndiqués et sous-traitants. L’entreprise justifie cette décision par une baisse de 25 % de la demande due aux tarifs douaniers américains de 50 % imposés par l’administration Trump sur l’acier canadien.
Hamilton face à l’incertitude : impact sur les familles et communautés
Hamilton, historiquement dépendante de l’industrie sidérurgique, subit un choc économique et social majeur. Les familles font face à une incertitude totale, la suspension étant qualifiée d’« indéfinie » sans calendrier de reprise. Cleveland-Cliffs prévoit de concentrer la production à Nanticoke, mais sans garantir de mobilité pour les employés actuels. Les conséquences touchent non seulement les emplois directs, mais aussi l’économie locale dépendante de ces salaires.
United Steelworkers Local 1005 : quand le syndicat alertait sur les risques
Dès 2024, le syndicat United Steelworkers Local 1005 avait exprimé ses inquiétudes concernant la capacité de Cleveland-Cliffs à tenir ses engagements face aux tensions commerciales. Leurs craintes se concrétisent : malgré les garanties contractuelles, l’entreprise invoque des « conditions de marché exceptionnelles » pour justifier sa décision. Le syndicat critique l’interprétation stricte des obligations contractuelles, estimant que déplacer la production ailleurs au Canada respecte techniquement les engagements.
Les engagements RSE de Cleveland-Cliffs : de la signature au désengagement
En octobre 2024, Cleveland-Cliffs a accepté des engagements contraignants lors de l’acquisition approuvée par le gouvernement canadien, incluant le maintien de l’emploi syndiqué. Ces engagements étaient essentiels pour permettre à une entreprise américaine de contrôler un actif stratégique canadien en échange de garanties sur l’emploi local.
Cinq ans d’engagements contractuels : pourquoi ont-ils échoué ?
L’échec découle de l’absence de mécanismes de résilience dans les engagements. Les clauses n’ont pas prévu d’adaptation en cas de choc externe majeur, comme les tarifs douaniers massifs. Cleveland-Cliffs utilise cette lacune juridique, arguant que les conditions économiques ont changé, rendant impossible le respect des engagements sans compromettre la viabilité de l’activité canadienne. Bien que le gouvernement fédéral ait proposé un soutien financier, les détails restent flous, soulignant l’improvisation face à cette situation.
Gouvernance défaillante : comment une multinationale contourne ses obligations
Cleveland-Cliffs illustre une gouvernance où les engagements RSE sont subordonnés aux impératifs financiers. Le CEO Lourenco Goncalves a soutenu publiquement les tarifs douaniers de Trump, les qualifiant de « mesure nécessaire » pour protéger les sidérurgistes américains, bien que ces mêmes tarifs sapent les emplois canadiens que son entreprise devait préserver. Mark Carney a déclaré : « Nos pensées vont aux travailleurs et familles trahis par l’entreprise. Il y a de l’argent sur la table du gouvernement fédéral. L’entreprise a des obligations légales en matière d’emploi. Nous utiliserons tous les moyens légaux disponibles. »
Leçons pour les dirigeants : intégrer la résilience RSE dans les stratégies d’acquisition
L’affaire Stelco montre les limites d’une approche contractuelle des engagements RSE. Pour les dirigeants, plusieurs leçons émergent. D’abord, les engagements doivent inclure des clauses de sauvegarde pour les chocs externes, plutôt que de simples objectifs chiffrés. Ensuite, la gouvernance doit intégrer les parties prenantes dans les décisions stratégiques, et non les consulter après coup. Enfin, les gouvernements doivent renforcer les contrôles et sanctions en cas de non-respect, au-delà des menaces juridiques.
Au-delà de la signature : ancrer les engagements dans la culture d’entreprise
Les engagements RSE doivent être intégrés dans la stratégie opérationnelle, et non traités comme des contraintes réglementaires externes. Cleveland-Cliffs a vu ses obligations canadiennes comme des contraintes, plutôt que des piliers de sa responsabilité envers ses parties prenantes. Ancrer ces engagements nécessite une gouvernance où les critères sociaux et environnementaux sont aussi importants que les financiers. Cela implique des indicateurs de performance intégrant l’impact sur les travailleurs et communautés, des comités de surveillance incluant des représentants syndicaux, et une transparence sur les arbitrages entre rentabilité et responsabilité sociale. Le gouvernement canadien accuse Cleveland-Cliffs de ne pas avoir respecté ses engagements, établissant un précédent sur la capacité des États à faire respecter les conditions d’acquisition d’entreprises stratégiques.
L’affaire Stelco pose une question fondamentale aux dirigeants : les engagements RSE sont-ils de véritables contraintes stratégiques ou de simples outils de communication pour obtenir des autorisations réglementaires ? La réponse déterminera la crédibilité future de la responsabilité sociale des entreprises face aux crises économiques et géopolitiques.
