Le 15 avril 2025, l’ONG Reclaim Finance a publié un rapport dévastateur sur la politique climatique de la Caisse des dépôts et consignations (CDC). Dans un contexte de crise environnementale aiguë, l’institution publique française, pilier de la gestion de l’épargne populaire, est accusée d’entretenir une stratégie incompatible avec ses ambitions affichées. Derrière les grands discours, que valent les actes ? La Caisse des dépôts, gestionnaire de 323 milliards d’euros, se retrouve au cœur d’une polémique qui pourrait bien reconfigurer le débat sur l’investissement responsable.
L’opacité de la Caisse des dépôts pointée du doigt par Reclaim Finance
Il y a ceux qui parlent de transition écologique. Et puis, il y a ceux qui financent concrètement les entreprises pétrolières et gazières. Pour l’ONG Reclaim Finance, la CDC fait partie de la deuxième catégorie. Dans son rapport du 15 avril 2025, l’ONG dénonce une « opacité persistante » sur les portefeuilles d’actifs gérés. La critique est frontale : la CDC ne publie ni la liste des entreprises dans lesquelles elle détient des actions ou obligations, ni le détail des votes en assemblée générale, ni les noms de ses gestionnaires d’actifs externes.
Ce manque de transparence est d’autant plus préoccupant que la Caisse gère une part massive de l’épargne réglementée des Français : Livret A, Livret de développement durable et solidaire (LDDS), Livret d’épargne populaire (LEP). Autrement dit, une épargne censée soutenir des investissements vertueux.
Dans le rapport, Reclaim Finance déplore qu’une institution publique censée « rendre des comptes aux citoyens » se comporte comme un acteur privé échappant à l’examen démocratique.
Dix milliards pour les énergies fossiles : où va vraiment l’argent de l’épargne populaire ?
C’est le chiffre qui fâche : selon Reclaim Finance, la Caisse des dépôts investit encore près de 10 milliards d’euros dans des entreprises actives dans les énergies fossiles. Et pas seulement celles en reconversion. Non : il s’agirait d’acteurs poursuivant le développement de nouveaux projets pétroliers et gaziers, précisément ce que les scientifiques appellent à abandonner.
Face à cette attaque, la CDC dégaine sa défense : l’exposition réelle serait « inférieure à 5 milliards d’euros », soit la moitié. Mais aucune donnée ne vient le confirmer, puisque la Caisse refuse de publier les portefeuilles concernés. L’argument ? Le secret des affaires et la confidentialité stratégique.
Une justification qui ne passe pas. D’autres fonds publics européens comme NBIM (Norvège), ABP (Pays-Bas) ou encore AP7 (Suède) publient ces informations chaque année. Pourquoi pas la France ? Dans son communiqué, Reclaim Finance rappelle que même Ircantec, institution publique française, publie ses portefeuilles. La CDC, elle, campe sur ses positions : pas de transparence, pas d’aveu.
Une défense sous tension : la stratégie de la CDC sous le feu des critiques
La Caisse des dépôts ne se laisse pas faire. Dans sa réponse officielle publiée le 14 avril 2025, elle accuse l’ONG d’utiliser une « grille d’analyse simpliste et inappropriée ». Elle rappelle qu’elle a engagé 100 milliards d’euros sur cinq ans (2024-2028) pour soutenir la transformation écologique. Une somme colossale… mais sans garanties sur son efficacité réelle.
La CDC met aussi en avant son choix du « dialogue actionnarial », préférant influer sur les stratégies des entreprises de l’intérieur plutôt que de les exclure du portefeuille. En d’autres termes, pas question de tracer de ligne rouge sur l’expansion pétro-gazière, contrairement aux recommandations internationales.
Dans le même texte, la CDC précise que seuls « 3% » de ses actifs sont confiés à des gestionnaires externes, essentiellement dans l’immobilier et le capital-investissement. Elle affirme aussi que moins de 1% des entreprises dans lesquelles elle investit tirent plus de 50% de leurs revenus des énergies fossiles. Mais sans liste publiée, cette affirmation reste invérifiable.
Reclaim Finance face à une muraille institutionnelle : que réclame l’ONG ?
Le message de Reclaim Finance est clair : il faut imposer une transparence totale et des critères climatiques stricts pour tout gestionnaire d’actifs. L’ONG réclame notamment :
- la publication annuelle des portefeuilles d’actifs,
- la divulgation des votes en assemblée générale,
- l’exclusion immédiate des entreprises développant de nouveaux projets fossiles.
Elle exige également que les mandats confiés aux gestionnaires soient conditionnés à des objectifs climatiques explicites. Et pointe l’incohérence de la CDC, qui se déclare exemplaire tout en refusant de rendre des comptes concrets.
Le problème ? La CDC est un mastodonte politique autant qu’économique. Placée sous tutelle du Parlement, elle a longtemps été dirigée par Éric Lombard, aujourd’hui ministre de l’Économie. Autant dire qu’elle bénéficie d’une aura quasi intouchable… du moins jusqu’à présent.
Pour la CDC, l’heure des comptes a sonné
La Caisse des dépôts pourra-t-elle continuer à naviguer en eaux troubles sans rendre de comptes ? Ce qui se joue ici dépasse le cadre d’un simple différend entre ONG et institution. C’est l’usage de l’épargne publique, le financement de la transition écologique, et la responsabilité démocratique des gestionnaires publics qui sont remis en question.
Le contraste entre les engagements proclamés et la réalité des investissements interroge : peut-on encore parler de cohérence climatique sans transparence ? Et surtout, les Français accepteront-ils longtemps que leur argent finance, à leur insu, des projets incompatibles avec l’accord de Paris ?








