Sept États américains attaquent en justice l’accord entre TotalEnergies et l’administration Trump prévoyant un remboursement d’un milliard de dollars en échange de l’abandon de projets d’éolien en mer.
Sept États américains dénoncent l’abandon de l’éolien en mer par TotalEnergies
Une coalition de sept États américains, tous dirigés par des gouverneurs démocrates, a engagé mardi une action en justice contre l’administration Trump, contestant un accord financier aux contours pour le moins insolites conclu avec TotalEnergies. Cet arrangement prévoit le remboursement de près d’un milliard de dollars au géant français de l’énergie, en contrepartie de l’abandon définitif de ses projets d’éolien en mer au large des côtes atlantiques américaines — des projets qui devaient, à terme, alimenter plus d’un million de foyers en électricité propre.
L’accord, signé fin mars entre le secrétaire à l’Intérieur Doug Burgum et le PDG de TotalEnergies Patrick Pouyanné, constitue une rupture fracassante dans la stratégie énergétique offshore des États-Unis. Il cristallise, de manière presque exemplaire, la tension profonde qui déchire aujourd’hui la politique américaine entre développement des énergies renouvelables et le retour assumé aux combustibles fossiles voulu par l’administration fédérale.
Un accord financier aux modalités inédites
Le mécanisme négocié entre TotalEnergies et le gouvernement américain présente une architecture singulière, sans précédent dans l’histoire récente de la politique énergétique fédérale. L’État fédéral s’engage à rembourser 795 millions de dollars pour la concession new-yorkaise et quelque 133 millions supplémentaires pour le projet de Caroline du Nord, portant le total à environ 928 millions de dollars — soit, presque à l’euro près, la somme que TotalEnergies avait déboursée pour acquérir ces droits en 2022.
La clause centrale de l’arrangement est particulièrement révélatrice des intentions politiques qui le sous-tendent : TotalEnergies ne percevra ces fonds qu’après avoir démontré avoir investi un montant équivalent dans les énergies dites « conventionnelles » sur le territoire américain, entre novembre 2025 et septembre 2026. En d’autres termes, le contribuable américain finance la réorientation d’un groupe énergétique étranger vers les hydrocarbures traditionnels — pétrole et gaz — au détriment des infrastructures vertes.
La filiale Attentive Energy de TotalEnergies avait acquis ces concessions d’éolien offshore lors des enchères fédérales de 2022. Le projet new-yorkais devait générer 3 gigawatts de capacité installée, de quoi alimenter environ un million de foyers en électricité décarbonée, tandis que le site de Caroline du Nord visait 1 gigawatt pour quelque 300 000 habitations. Deux projets désormais condamnés avant même d’avoir posé leur première fondation en mer.
Les griefs juridiques des États contestataires
La plainte déposée devant la Cour fédérale de Washington D.C. fédère sept États du littoral atlantique : New York, le Connecticut, le Maine, le Massachusetts, le New Jersey, Rhode Island et le Vermont. Leurs procureurs généraux articulent leur contestation autour de plusieurs violations manifestes du droit fédéral, à commencer par l’Outer Continental Shelf Lands Act — la loi qui encadre strictement les prérogatives du département de l’Intérieur en matière d’annulation ou de résiliation des baux offshore. Selon Boursorama, le texte de loi ne prévoit pas la possibilité pour le gouvernement fédéral de racheter unilatéralement des concessions déjà attribuées de cette manière.
Selon The Guardian, les procureurs généraux soutiennent également que la procédure contourne les obligations légales de transparence et de consultation publique normalement imposées à toute décision affectant les ressources fédérales en mer.
« Cette administration a concocté un accord bidon visant à verser à une entreprise énergétique étrangère des centaines de millions de dollars provenant des contribuables pour qu’elle abandonne l’éolien en mer et investisse plutôt dans le pétrole et le gaz », dénonce avec virulence Letitia James, procureure générale de New York, dont les propos sont rapportés par WAMC. Une formule qui résume l’essence même du litige.
Enjeux économiques et climatiques pour les États côtiers
Au-delà des arguments juridiques, l’abandon de ces projets représente des pertes colossales et très concrètes pour les États concernés. Les autorités new-yorkaises chiffrent à 10 milliards de dollars les économies potentielles sur les factures énergétiques des consommateurs sur la durée de vie des installations — dont 500 millions auraient directement bénéficié aux ménages les plus modestes, souvent les plus exposés à la précarité énergétique.
La gouverneure de New York, Kathy Hochul, ne mâche pas ses mots : elle qualifie cet accord de « détournement scandaleux de l’argent des contribuables qui nous empêche de couvrir nos besoins énergétiques, de créer des emplois de qualité et de contribuer à garantir l’indépendance énergétique américaine ». Une indépendance que l’administration Trump invoque pourtant constamment pour justifier son tournant pétrolier et gazier.
Les projets abandonnés devaient également générer plus de 1 700 emplois directs, principalement syndiqués et ancrés dans les communautés portuaires et industrielles du littoral est. Cette dimension sociale, loin d’être accessoire, constitue un argument de poids dans l’arsenal des États plaignants : en renonçant à ces chantiers, c’est tout un tissu économique local qui se voit privé d’une dynamique de reconversion industrielle.
Stratégie défensive de l’administration Trump face aux énergies renouvelables
Cet accord ne saurait être lu comme un événement isolé : il s’inscrit dans une offensive méthodique de l’administration Trump contre l’éolien offshore, secteur que le président a fait de l’une de ses cibles rhétoriques favorites depuis son retour à la Maison Blanche. Après plusieurs défaites cuisantes devant les tribunaux fédéraux, qui ont invalidé successivement les ordres exécutifs suspendant les autorisations éoliennes, le gouvernement a opté pour cette approche contractuelle — contournant ainsi les voies réglementaires classiques au profit d’une logique de rachat direct.
Doug Burgum justifie cette politique en affirmant que les entreprises avaient acheté « un produit qui n’était viable que grâce à des subventions massives des contribuables » lors des enchères de 2022, organisées sous l’administration Biden. Il qualifie l’éolien offshore d’« onéreux, peu fiable, perturbateur pour l’environnement et dépendant des subventions » — des accusations que les industriels du secteur contestent vigoureusement, données à l’appui, tandis que le coût de l’éolien en mer a pourtant chuté de manière spectaculaire au cours de la dernière décennie à l’échelle mondiale.
Au total, l’administration Trump mobilise près de 2 milliards de dollars pour inciter les compagnies énergétiques à renoncer à leurs projets d’éolien en mer américains. Cette stratégie financière, aussi coûteuse qu’inédite, se substitue désormais aux tentatives d’annulation par voie exécutive, systématiquement invalidées par les cours fédérales.


