TotalEnergies fait l’objet d’un signalement auprès de l’AMF par trois associations qui dénoncent une communication climatique trompeuse destinée aux investisseurs. Cette action s’inscrit dans le prolongement de la condamnation du groupe pour greenwashing en 2025.
TotalEnergies accusé de greenwashing par trois associations environnementales
À la veille de son assemblée générale, TotalEnergies se trouve une nouvelle fois sous le feu des critiques pour communication climatique trompeuse. Les Amis de la Terre France, ClientEarth et Notre Affaire à Tous ont conjointement saisi l’Autorité des marchés financiers (AMF), dénonçant des déclarations susceptibles d’induire en erreur les investisseurs. Ce signalement s’inscrit dans le prolongement d’une condamnation déjà prononcée contre le groupe pétrolier pour greenwashing auprès des consommateurs en 2025.
L’enjeu déborde largement le seul cadre réglementaire. Ces accusations touchent au cœur d’une question fondamentale : jusqu’où une entreprise peut-elle façonner le récit de sa stratégie climatique avant que la fiction ne se substitue à la réalité — et quelles en sont les conséquences pour la stabilité des marchés financiers mondiaux ?
Un précédent judiciaire qui interpelle les marchés financiers
Le 23 octobre 2025, le tribunal judiciaire de Paris avait estimé que la communication de TotalEnergies induisait les consommateurs en erreur : le groupe laissait entendre qu’il contribuait activement à la lutte contre le dérèglement climatique, alors même qu’il planifiait d’accroître sa production de combustibles fossiles.
Cette condamnation constitue désormais un jalon juridique de première importance. Elle témoigne de la volonté des tribunaux français de sanctionner le greenwashing avec une rigueur croissante, en particulier lorsque les enjeux touchent à la transition énergétique. Pour les dirigeants, ce précédent illustre avec clarté l’évolution du cadre réglementaire et la vigilance grandissante exercée sur la sincérité des discours environnementaux.
TotalEnergies : entre ambitions affichées et réalité stratégique
Dans leur signalement adressé à l’AMF, les trois associations pointent plusieurs éléments problématiques dans la communication financière du groupe. TotalEnergies suggère régulièrement, dans sa documentation institutionnelle, un engagement ferme en faveur des objectifs de l’Accord de Paris — tout en poursuivant, en parallèle, son expansion dans les énergies fossiles.
L’entreprise met notamment en avant des indicateurs propres à donner l’impression que ses objectifs à horizon 2030 s’alignent sur les cibles européennes et sur le scénario « Net Zéro d’ici 2050 » de l’Agence internationale de l’énergie. Cette rhétorique soulève des interrogations légitimes sur la cohérence entre les engagements proclamés et les choix stratégiques réels.
Plus récemment, TotalEnergies a introduit une ambiguïté nouvelle dans ses propres objectifs climatiques, reconnaissant que sa neutralité carbone pour 2050 pourrait s’avérer « hors de portée » et que sa trajectoire devra être réévaluée. Paradoxalement, le groupe continue de se présenter comme un acteur central de la transition énergétique dans son dernier rapport Sustainability & Climate 2026 Progress Report, sobrement sous-titré « More Energy, Less Emissions ».
Les risques systémiques d’une communication climatique défaillante
Au-delà des questions de conformité, ce signalement met en lumière des enjeux d’une tout autre ampleur. Les communications financières des sociétés cotées sont soumises à des obligations strictes, destinées à garantir une information exacte et sincère des investisseurs — notamment en ce qui concerne l’évaluation des risques climatiques. Or, lorsque ces obligations sont contournées, c’est l’architecture même de la confiance sur les marchés qui se fissure.
La protection des investisseurs contre les informations trompeuses, la préservation de l’intégrité des marchés, la juste évaluation des risques climatiques dans les portefeuilles et l’orientation efficace des capitaux vers la transition énergétique constituent autant d’impératifs que ce type de communication défaillante compromet directement.
Les modèles économiques actuels sous-estiment largement les répercussions financières du dérèglement climatique. Une hausse de 3°C de la température moyenne mondiale devrait provoquer des pertes économiques sans précédent — surpassant tout choc antérieur — et entraîner une dépréciation durable de la valeur des actifs, aux conséquences potentiellement irréversibles pour les investisseurs.
De la nécessité d’aligner les discours sur les actes
Cette affaire révèle les tensions croissantes entre les impératifs de communication corporate et les exigences d’une transparence climatique authentique. Pour les dirigeants, elle rappelle avec force la nécessité d’aligner les discours sur les actes — non par souci de conformité réglementaire, mais comme condition d’une responsabilité sociétale qui soit autre chose qu’un exercice de style.
Les associations font valoir que « les principaux producteurs d’énergies fossiles, dont TotalEnergies, connaissent ces impacts depuis des décennies ». Cette ancienneté de la connaissance alourdit considérablement la responsabilité morale et juridique des entreprises dans leurs communications auprès des parties prenantes. L’enjeu transcende le seul cas TotalEnergies. Il concerne l’ensemble des acteurs industriels confrontés aux défis de la transition énergétique et pose, en creux, la question de ce que signifie communiquer de manière véritablement responsable sur le climat.
Les communications climatiques des entreprises sont désormais scrutées par le régulateurs boursiers
Une lettre similaire a été adressée à l’Autorité européenne des marchés financiers (AEMF), témoignant d’une coordination délibérée à l’échelle continentale. Cette dimension transfrontière dit quelque chose d’essentiel sur la nature systémique du problème et la nécessité d’une réponse harmonisée.
Pour les professionnels de la RSE et les dirigeants d’entreprise, ce dossier constitue un signal d’alarme difficile à ignorer. Il annonce, avec toute la vraisemblance d’une tendance de fond, un renforcement du contrôle réglementaire sur les communications climatiques et une montée en puissance des sanctions en cas de manquements avérés.
L’évolution du cadre réglementaire européen — portée notamment par la directive sur le reporting de durabilité des entreprises (CSRD) — accentue encore cette dynamique. Les entreprises devront adapter leurs pratiques de communication et renforcer leurs dispositifs de gouvernance pour traiter les risques climatiques avec la rigueur qu’ils exigent.
Cette affaire marque ainsi un tournant dans l’appréhension juridique du greenwashing financier. Elle impose aux entreprises de repenser en profondeur leur rapport à la communication climatique : non plus comme un outil de valorisation d’image, mais comme l’expression d’une cohérence entre ce que l’on dit, ce que l’on fait — et ce que l’on sait depuis longtemps.


