Un technicien de maintenance travaillait tranquillement au parc éolien offshore du Thorntonbank, dans la partie belge de la mer du Nord, en septembre 2026, quand trois ou quatre silhouettes ont jailli hors de l’eau. Des thons rouges de l’Atlantique, mesurant entre 1,5 et 2 mètres, bondissaient en pleine chasse, rapporte Paris Match.
Il a raconté qu’ils étaient manifestement en pleine chasse, filant comme des torpilles à une vitesse fulgurante avant de disparaître aussitôt. L’homme se trouvait à moins de 50 mètres des animaux.
Aucune image n’a pu être prise, la scène s’étant déroulée trop vite. Mais l’observation est jugée crédible par l’Institut flamand de la mer (Vliz), dont le porte-parole Jan Seys, biologiste marin, rappelle que le témoin possède huit ans d’expérience avec diverses espèces marines, des marsouins aux dauphins en passant par les phoques et les maquereaux.
Des thons rouges avaient déjà été vus bondissant hors de l’eau ces dernières années en mer d’Irlande et dans la Manche.
Ce retour tranche avec une longue absence. La dernière observation de l’espèce dans ces eaux remontait à 1963, et le poisson avait complètement disparu de la côte belge depuis les années 1960. Au début du XXe siècle pourtant, des bancs de thons bondissaient dans l’Escaut, poursuivant leurs proies jusqu’à Anvers, selon des historiens.
Un rétablissement construit sur 50 pays
En 2010, la population atlantique de thon rouge, en chute de 80 %, frôlait l’extinction. La pêche intensive en Europe du Sud et dans le golfe de Gascogne, combinée à l’effondrement des stocks de hareng dans les années 1960 et 1970, avait eu raison de l’espèce. Le thon rouge, dont la chair écarlate alimente un commerce mondial de plusieurs milliards de dollars, payait aussi la mondialisation de la cuisine japonaise.
Face à ce déclin, 50 pays, dont l’Union européenne, se sont coordonnés dès 2007 sous l’égide de la Commission internationale pour la conservation des thonidés de l’Atlantique pour élaborer un plan de rétablissement. Réduction des captures de plus de deux tiers, taille minimale surveillée à quai, fermeture saisonnière, protection des frayères : l’arsenal a porté ses fruits.
Sarah Vanden Eede, experte océan au WWF, détaille dans un entretien à La Libre : « Cette gestion régionale coordonnée des pêcheries s’est combinée à une réforme de la pêche récréative et à des campagnes auprès des consommateurs, des boycotts des fournisseurs ainsi que des engagements pris par les chefs cuisiniers et les détaillants. »
Résultat, selon elle : les stocks atlantique et pacifique, autrefois au bord de l’effondrement, ne sont plus considérés comme menacés.
Jan Seys explique ce retour en mer du Nord par le rétablissement partiel des stocks dans les zones de reproduction méditerranéennes. Quand ces stocks étaient suffisamment importants, les adultes migraient vers le nord après la saison de reproduction pour se nourrir de maquereau et de hareng, une migration que la surpêche avait fait disparaître.
Il tempère toutefois toute explication climatique : « On avance parfois l’idée que le changement climatique a pu jouer un rôle, mais il n’existe aucun consensus à ce sujet. »
L’animal, surnommé « l’Empereur des océans », peut peser jusqu’à 750 kilos et filer à 70 km/h grâce à sa forme fuselée. Un gabarit qui en fait un trophée recherché des pêcheurs sportifs du monde entier.
Le retour reste fragile. « Il faut absolument éviter le développement rapide d’une pêche à la ligne intensive ciblant cette espèce, ce qui compromettrait en peu de temps la population qui s’est rétablie », prévient Jan Seys. Une législation entrée en vigueur début 2026 impose désormais aux pêcheurs à la ligne de loisir de déclarer leurs captures de thon rouge en Belgique.
Sarah Vanden Eede insiste dans le même sens : « Pérenniser ce redressement est essentiel. La gestion des populations devra viser la résilience. Cela demandera aussi une vigilance constante, notamment face à la pêche illégale et non réglementée. »
Sa présence reste pour l’instant limitée à la fin de l’été et à l’automne. Le thon rouge échappe ainsi aux tempêtes hivernales et au risque accru de marées noires qui pèsent sur la mer du Nord belge durant les mois les plus rudes.


