Alors même que près de huit entreprises sur dix (77%) assurent maîtriser leur chaîne d’approvisionnement, la quasi-totalité (96%) détectent des cas d’exploitation (esclavage, travail forcé et violations sérieuses du droit du travail) lors d’enquêtes approfondies, append-on d’une nouvelle étude commandée par BSI et accompagnée d’un rapport co-rédigé avec le CIPS.
Esclavage moderne : les entreprises françaises peinent à maîtriser leurs chaînes d’approvisionnement
Pendant que les directions RSE multiplient les déclarations de conformité, l’esclavage moderne prospère dans l’ombre des processus d’audit standardisés. D’après une nouvelle étude réalisée pour le compte de BSI, 74% des managers dans les domaines de la RSE/ESG, de la logistique, des achats et de la chaîne d’approvisionnement se disent convaincus que leurs audits sociaux et leurs évaluations reflètent la réalité au sein de leur chaîne d’approvisionnement. Cela, alors même que la quasi-totalité (96%) de ces répondants déclarent avoir identifié des cas d’esclavage moderne, de travail forcé ou de violations graves des droits du travail au sein de leur chaîne d’approvisionnement au cours des 12 derniers mois.
Cet écart révèle une vérité inconfortable : les systèmes de certification actuels ne mesurent pas l’impact réel, ils mesurent la conformité administrative. En effet, les audits traditionnels reposent sur des grilles standardisées, des visites annoncées et des entretiens supervisés. Or, comme l’écrivent les auteurs du rapport, « l’esclavage moderne opère dans l’ombre mais son influence maligne se fait sentir partout ». Les victimes ne témoignent pas librement devant les auditeurs, par peur de représailles ou sous contrainte directe. Les certificats ISO, les labels sectoriels et les déclarations de conformité mesurent la capacité à remplir des formulaires, pas à protéger les travailleurs.
Les angles morts du contrôle : où se cache l’esclavage moderne dans les chaînes d’approvisionnement ?
L’exploitation se dissimule dans les pratiques de recrutement, les arrangements de sous-traitance, les fournisseurs de main-d’Å“uvre, le travail saisonnier, les services externalisés et les fournisseurs indirects. Autant de zones grises que les audits classiques n’explorent jamais. D’après le Walk Free Global Slavery Index cité dans le rapport, la France affiche un taux de 2,1 personnes pour mille vivant en esclavage moderne, contre 8,5 en Bulgarie et 3,3 en Italie. L’Allemagne descend à 0,6, mais aucun pays européen n’échappe au phénomène. Les cas d’exploitation du travail au Royaume-Uni ont bondi de 65% en 2025, atteignant le plus haut niveau jamais enregistré.
Les groupes français opèrent dans des écosystèmes mondialisés où la visibilité décroît à chaque niveau de sous-traitance. Les auteurs de ce rapport BSI/CIPS estiment que « l’esclavage moderne est présent dans la chaîne d’approvisionnement de chaque grande entreprise, rendant quasi impossible de garantir un produit sans esclavage ». Cette réalité percute de plein fouet les obligations légales françaises en matière de devoir de vigilance, introduites par la loi de 2017.
Sous-traitance, travail saisonnier, fournisseurs indirects : les angles morts de l’esclavage moderne
En France, les secteurs agricole, textile et logistique concentrent les risques. Le travail saisonnier dans les vignobles ou les exploitations maraîchères échappe largement aux radars. Les agences d’intérim et les prestataires de main-d’Å“uvre opèrent souvent dans une opacité totale. Les fournisseurs de rang 2, 3 ou 4 demeurent invisibles pour les donneurs d’ordre. Au Royaume-Uni, les cas d’esclavage moderne enregistrés ont grimpé de 41% en 2025, passant à près de 3.000 cas. La proximité géographique et les flux migratoires rendent la France tout aussi vulnérable.
Les auteurs du rapport pointent les « pressions à la baisse sur les coûts ou délais » comme terreau fertile de l’esclavage moderne. Les directions achats négocient des prix toujours plus bas, les fournisseurs répercutent sur les salaires et les conditions de travail. Le travail précaire, l’absence de voix des travailleurs et la faible visibilité créent un environnement propice à l’exploitation. Les entreprises ne sont pas seulement victimes de la complexité, elles en sont parfois les architectes. Chaque appel d’offres axé uniquement sur le prix alimente le système.
Au-delà de la déclaration : les trois piliers d’une action réelle
L’organisation Unseen, partenaire de ce rapport, appelle à « passer de la sensibilisation à l’action ». Concrètement, « les entreprises ont besoin d’une diligence raisonnable pratique, de voies de signalement sûres, de mécanismes de réclamation fiables, d’une remédiation effective et de la confiance pour répondre d’une manière qui protège les personnes contre de nouveaux préjudices ».
Diligence raisonnable : du papier à l’opérationnel
La diligence raisonnable ne peut se limiter à des questionnaires envoyés aux fournisseurs. Elle exige des visites inopinées, des entretiens confidentiels avec les travailleurs, des audits menés par des experts indépendants parlant la langue locale. La directive européenne CSDDD (Corporate Sustainability Due Diligence Directive), en cours de transposition, impose des obligations renforcées. Mais sans moyens opérationnels, le texte restera lettre morte.
Voies de signalement et mécanismes de réclamation : créer une vraie responsabilité
Un travailleur exploité doit pouvoir signaler sa situation sans risquer son emploi ou son visa. Les lignes d’alerte anonymes, les partenariats avec des ONG locales et les protocoles de protection des lanceurs d’alerte constituent des prérequis. Trop d’entreprises se contentent d’une adresse mail générique consultée une fois par trimestre. Les auteurs du rapport rappellent que « ce sont les travailleurs vulnérables et maltraités qui paient le prix le plus élevé ».
Remédiation effective : mesurer l’impact réel des actions
Identifier un cas d’exploitation ne suffit pas. La remédiation implique de verser les salaires impayés, de régulariser les situations administratives, de garantir des conditions de travail décentes et de sanctionner les responsables. Peu d’entreprises mesurent l’efficacité de leurs plans d’action. Le taux de récidive, le nombre de victimes accompagnées, l’évolution des conditions de travail chez les fournisseurs : autant d’indicateurs absents des rapports RSE.
Le fossé entre déclarations et réalité ne se comblera pas avec des audits supplémentaires. Il exige une transformation managériale profonde : accepter la vulnérabilité des chaînes d’approvisionnement, investir dans la transparence réelle, écouter les travailleurs et mesurer l’impact humain des décisions achats. Tant que la conformité primera sur la protection, l’esclavage moderne prospérera dans l’angle mort des certifications.

