Pourquoi Snap a préféré payer plutôt que d’affronter un jury

Snap Inc. a conclu un règlement avec deux adolescentes accusant Snapchat d’avoir été conçu pour créer une addiction, quelques heures avant le témoignage de son PDG.

Publié le
Lecture : 3 min
Pexels Thought Catalog 317580 2228569
Pourquoi Snap a préféré payer plutôt que d’affronter un jury © RSE Magazine

Le 2 novembre 2026, Snap Inc. a conclu un règlement à l’amiable avec deux adolescentes qui accusaient Snapchat d’avoir été conçu pour créer une addiction. L’accord intervient quelques heures avant que le PDG Evan Spiegel ne témoigne devant un jury californien. Pour les dirigeants de l’industrie tech, ce dénouement précipité pose une question brutale : jusqu’où va la responsabilité sociétale d’une entreprise lorsque son modèle économique repose sur la captation maximale de l’attention des utilisateurs les plus vulnérables ?

La conception addictive : un manquement à la responsabilité envers les utilisateurs vulnérables

S.J., 16 ans, de l’Illinois, et K.D.B., 18 ans, du Mississippi, ont attaqué Snap Inc. pour avoir délibérément conçu une plateforme addictive. Les deux jeunes femmes utilisent Snapchat depuis l’âge de neuf ans environ. Elles accusent l’entreprise d’avoir provoqué dépression, anxiété et troubles alimentaires par des mécanismes de captation systématiques. Selon NBC News, le procès devait tester les prétentions contre Snap dans un litige plus large impliquant des milliers de plaignants. Ce cas « bellwether » visait à établir un précédent pour les procédures à venir.

Autoplay, scroll infini : les mécaniques de captation examinées au tribunal

Les avocats des plaignantes ont détaillé les fonctionnalités précises qui transforment l’application en piège comportemental. L’autoplay enchaîne les contenus sans intervention de l’utilisateur. Le scroll infini supprime tout point d’arrêt naturel. Les notifications incessantes ramènent l’adolescent sur la plateforme dès qu’il s’en éloigne. Comme l’indique CBC News, ces mécaniques répondent à une logique économique claire : maximiser le temps d’engagement pour vendre davantage de publicité. Les entreprises de réseaux sociaux nient systématiquement avoir conçu leurs plateformes pour créer une dépendance. Elles affirment avoir pris des mesures pour rendre leurs applications sûres. Pourtant, les documents internes et les témoignages d’anciens employés révèlent une tout autre réalité : la conception addictive fait partie intégrante du modèle d’affaires.

Santé mentale des adolescents : où est la ligne de la responsabilité d’entreprise ?

Les plaignantes ont documenté l’impact concret de cette exposition prolongée. Dépression sévère, anxiété généralisée, troubles du comportement alimentaire : les diagnostics médicaux attestent d’une dégradation progressive de leur santé mentale. Les avocats John Morgan et Emily Jeffcott déclarent que « notre objectif ultime est de tenir ces entreprises de réseaux sociaux responsables de la manière dont leurs actions ont affecté des millions d’enfants à travers le pays, et ces règlements nous permettent de continuer à construire vers cet objectif ». Le lien de causalité entre conception addictive et troubles psychologiques n’est plus une hypothèse militante. Les tribunaux américains le reconnaissent progressivement comme un fait établi. En mars 2026, un jury a condamné Meta et YouTube à verser 6 millions de dollars à une jeune femme pour négligence. La Nouvelle-Mexique a obtenu 375 millions de dollars contre Meta pour avoir induit les consommateurs en erreur sur la sécurité de ses plateformes.

Gouvernance d’entreprise : comment les dirigeants doivent intégrer ces risques

Le règlement de Snap intervient dans un contexte explosif. En août 2026, Meta a conclu un accord de 18 milliards de dollars avec presque tous les États et territoires américains. Sur ce montant, 5 milliards restent conditionnés à des règlements similaires avec Snap, TikTok et YouTube. Environ 30 États ont intenté des poursuites contre les géants des réseaux sociaux. Les districts scolaires, les municipalités et les familles s’ajoutent à la liste des plaignants. Pour les comités de direction, l’équation devient intenable : continuer à exploiter des mécanismes addictifs expose l’entreprise à des risques financiers et réputationnels massifs.

Evan Spiegel devait témoigner le 2 novembre. Son absence au tribunal révèle la stratégie de Snap : éviter à tout prix qu’un PDG admette publiquement, sous serment, la connaissance des effets délétères de son produit. Les dirigeants d’entreprise doivent désormais intégrer le devoir de vigilance dans leur gouvernance. La diligence raisonnable ne se limite plus à la conformité réglementaire minimale. Elle implique une évaluation systématique des impacts sociaux et sanitaires des produits, particulièrement lorsque les utilisateurs sont mineurs. Les plateformes numériques créent des vulnérabilités spécifiques qui exigent une responsabilité accrue.

Un porte-parole de Snap affirme que l’entreprise travaille continuellement au « renforcement de la sécurité, de la confidentialité et du bien-être de notre communauté ». Les faits contredisent cette communication. Meta a dû limiter l’utilisation quotidienne des adolescents à deux heures après son règlement de 18 milliards. Snap n’a annoncé aucune modification structurelle de son application. Les stratégies de conformité efficaces impliquent des changements de conception radicaux : suppression de l’autoplay par défaut, limitation du scroll, désactivation des notifications push pour les mineurs, transparence totale sur les algorithmes de recommandation. Les entreprises qui anticipent ces transformations minimiseront leur exposition juridique. Celles qui attendent d’y être contraintes par les tribunaux paieront le prix fort.

Laisser un commentaire