Depuis 2021, la multinationale suédoise Ikea a acheté plus de 23 000 hectares de terres en Nouvelle-Zélande, soit précisément 23 100 hectares de prairies et de terres agricoles, révèle une enquête de Disclose menée sur place dans la région de Gisborne, au nord-est de l’archipel.
Ces achats, réalisés en trois ans via le fonds d’investissement d’Ikea, Ingka, doivent permettre de planter des pins pour alimenter la production de meubles tout en compensant les émissions de CO2 du groupe.
Dans la seule région de Gisborne, Ingka a acquis 6 000 hectares. Sur cette surface, au moins 550 hectares seront réservés à la plantation de pins radiata destinés à compenser l’empreinte carbone d’Ikea. Depuis 2021, sur une vingtaine de terrains achetés par le fonds, au moins 11 fermes doivent être rasées, selon le registre foncier de l’État néo-zélandais.
Des villages disparaîtront, et les prairies céderont la place à des alignements de pins identiques. Des exploitations sont concernées à Huiarua et à Matanui.
Une ferme achetée à Huiarua
La transaction de Huiarua illustre l’ampleur financière de l’opération. Les anciens propriétaires, membres d’une des familles les plus riches du pays, ont vendu à Ikea pour 14 000 dollars néo-zélandais l’hectare, alors qu’une ferme traditionnelle se négocie en moyenne 7 000 dollars néo-zélandais l’hectare. Le montant total de la transaction atteint 88 millions de dollars néo-zélandais.
Voisine de l’exploitation, l’éleveuse de bœufs Kerry Worsnop a signé en 2022 une pétition contre le projet. Dans un entretien accordé à Disclose, elle décrit ce qui va disparaître avec la ferme : une école de bergers, où les jeunes viennent apprendre le métier, des conducteurs de tracteurs, des gens qui s’occupent des mauvaises herbes et de la vermine, tout cela va disparaître et plus personne ne vivra jamais ici.
Elle conteste aussi la justification industrielle avancée par Ikea. « Si Ikea a vraiment besoin de bois, ils peuvent s’associer à des exploitants forestiers déjà établis, ou même acheter des forêts qui existent déjà », estime-t-elle, avant d’ajouter que l’intérêt du groupe porte moins sur le bois que sur une image d’entreprise propre et verte à vendre aux consommateurs.
Pour elle, cette stratégie n’est durable que pour les résultats financiers d’Ikea, « ni pour nos communautés, ni pour notre société, ni pour notre planète ».
À 500 kilomètres au sud d’Auckland, Ingka prévoit par ailleurs de déforester 8,5 hectares de kānuka, des arbustes autochtones résistants aux sécheresses et aux vents violents. Le cyclone Gabrielle, qui a frappé le pays en février 2023, a laissé des débris forestiers et des troncs déracinés sur les plages, encore présents trois mois plus tard, avec des risques d’accidents pour les bateaux et les promeneurs.
Une communauté māorie dénonce une « forme de colonisation »
Renee Raroa, membre de la communauté Ngati Porou, s’est rendue à la tribune de l’ONU à New York pour réclamer la restauration d’une couverture végétale diversifiée et l’arrêt des coupes rases. Elle évoque les collines où la forêt indigène courait autrefois des montagnes jusqu’à l’océan, où il y avait tout un écosystème d’oiseaux, d’insectes et d’espèces indigènes avec lesquels on vivait en harmonie.
Pour elle, les décisions prises par de grandes entreprises sur les terres de sa communauté relèvent d’une forme de colonisation de nos forêts.
Ikea, sollicitée par Disclose, affirme travailler en collaboration avec le département de la protection de la nature de Nouvelle-Zélande et surveiller les effets environnementaux de ses activités, notamment sur la biodiversité et les cours d’eau. Le groupe assure ne pas planter d’arbres sur les terres les plus productives qu’il a achetées.
Selon l’ONG Oxfam, la logique de compensation carbone par plantation d’arbres est intenable à l’échelle mondiale : il faudrait convertir la totalité des terres cultivables de la planète pour compenser les émissions actuelles de gaz à effet de serre. L’ONG appelle en priorité à réduire les émissions plutôt qu’à les compenser.



