Avec 2,7 millions de salariés en France, l’économie sociale et solidaire (ESS) demeure un acteur incontournable de l’emploi. Mais après une année 2025 marquée par des destructions de postes, son modèle économique est sous pression. Une étude de l’Apec, publiée le 29 octobre 2026, révèle toutefois un regain des recrutements de cadres. Entre vitalité de certains secteurs, difficultés financières et enjeux d’attractivité, l’ESS présente un bilan contrasté.
L’ESS, un employeur majeur fragilisé par le retournement de l’emploi
L’économie sociale et solidaire traverse une période charnière. Associations, coopératives, mutuelles et fondations continuent de jouer un rôle déterminant dans l’économie française, particulièrement dans les domaines de la santé, de l’action sociale, de la banque-assurance et de la formation. Pourtant, ce secteur historiquement pourvoyeur d’emplois connaît un ralentissement de son activité et une dégradation de la situation financière de nombreux employeurs. Alors que les effectifs salariés ont diminué en 2025, les offres destinées aux cadres progressent à nouveau en 2026. Un paradoxe qui témoigne des besoins persistants en compétences et en encadrement, malgré les contraintes économiques rencontrées par les structures.
Avec 2,7 millions de salariés à la fin de l’année 2025, l’ESS représente 10,3% de l’emploi salarié français et 13,4% de celui du secteur privé. Le secteur rassemble 147.000 entreprises employeuses et 204.000 établissements. Il compte également plus de 340.000 cadres.
Les associations constituent de loin le premier employeur de cet ensemble. Elles concentrent 2,1 millions de salariés, soit 77% des emplois de l’ESS. Les coopératives suivent avec plus de 354.000 emplois, devant les mutuelles (140.000) et les fondations (127.000). Cette diversité de structures, de statuts et d’activités constitue l’une des principales caractéristiques de l’économie sociale et solidaire.
Mais cette force économique ne la protège plus du ralentissement de l’emploi. Entre décembre 2024 et décembre 2025, l’ESS a perdu quelque 10.400 postes. L’Observatoire national de l’ESS chiffre précisément ce recul à 10.447 emplois. Les associations et les mutuelles sont les plus touchées, tandis que les coopératives et les fondations continuent de créer des postes, à un rythme néanmoins ralenti.
La situation ne s’est guère améliorée en 2026. Dans un bilan publié le 27 octobre 2026, l’Union des employeurs de l’économie sociale et solidaire (UDES) constate une quasi-stagnation des effectifs au deuxième trimestre, avec une progression annuelle limitée à 0,13%. Cette stabilité apparente masque des évolutions divergentes : l’emploi progresse de 1,35% dans l’hébergement social et médico-social, mais recule de 1,2% dans l’aide à domicile, de 0,9% dans l’enseignement et de 3,8% dans les arts, spectacles et patrimoine.
Les tensions financières demeurent préoccupantes. Selon une enquête sur la santé financière des associations reprise par l’UDES, 56% des associations employeuses interrogées déclarent une diminution de leurs financements publics entre 2025 et 2026. Par ailleurs, 71% jugent leurs fonds propres fragiles ou nuls et 30% disposent de moins de trois mois de trésorerie.
Ces difficultés se répercutent sur les capacités d’action des structures. Certaines réduisent leurs activités, reportent leurs investissements ou renoncent à des recrutements. Le nombre de procédures collectives dans l’ESS a d’ailleurs augmenté de 7% sur un an au deuxième trimestre 2026. Un signal de fragilité supplémentaire pour un secteur dont de nombreuses missions répondent à des besoins sociaux croissants.
Les recrutements de cadres retrouvent néanmoins des couleurs
Dans ce contexte difficile, le marché de l’emploi cadre donne quelques signes encourageants. Au premier semestre 2026, l’Apec a recensé 10.200 offres de recrutement de cadres dans l’ESS sur sa plateforme, contre 9.788 un an plus tôt. La hausse atteint 4%, alors que l’ensemble des offres d’emploi cadre diminue de 2%, peut-on lire dans cette étude.
Ce redressement doit toutefois être relativisé. Les offres étaient encore au nombre de 14.500 au premier semestre 2022. Le marché reste donc sensiblement en retrait par rapport à son niveau d’il y a quatre ans. L’ESS renforce néanmoins son poids relatif, avec 4,9% de l’ensemble des offres cadre en 2026, contre 4,3% en 2022.
Sans surprise, les associations demeurent les principaux recruteurs, concentrant 66% des offres, devant les mutuelles (13%), les coopératives (11%) et les fondations (10%). Ces recrutements reflètent la diversité des besoins des structures, qu’il s’agisse de piloter des établissements, d’encadrer des équipes, de développer des activités ou de mobiliser des compétences spécialisées.
Les services dominent très largement le marché. Ils représentent 97% des offres cadre de l’ESS, contre 72% pour l’ensemble des offres étudiées La santé et l’action sociale arrivent en tête avec 47% des annonces, suivies de la banque-assurance (15%), des activités associatives et de l’administration publique (13%), puis de la formation (9%).
Les besoins diffèrent sensiblement selon les employeurs. Les associations et les fondations recherchent particulièrement des professionnels de santé, des responsables d’établissements médico-sociaux et des spécialistes de l’accompagnement. Les coopératives privilégient davantage les métiers bancaires et commerciaux, tandis que les mutuelles proposent de nombreuses opportunités dans les assurances.
Ce dynamisme du recrutement cadre ne signifie cependant pas que l’emploi global repart durablement à la hausse. Les offres publiées mesurent les besoins exprimés par les employeurs, pas les embauches effectivement réalisées. Leur progression peut ainsi coexister avec des suppressions de postes dans d’autres métiers ou établissements.
Des territoires où l’ESS occupe une place particulièrement forte
La géographie des recrutements révèle également l’ancrage territorial de l’ESS. Certaines régions affichent une présence particulièrement élevée de ses employeurs dans le marché de l’emploi cadre.
La Bretagne arrive en tête, avec 7,3% des offres cadre relevant de l’ESS. Elle devance la Normandie et la Bourgogne-Franche-Comté, où cette proportion atteint 6,8%, ainsi que la Nouvelle-Aquitaine (6,6%). Ces quatre régions dépassent nettement la moyenne nationale de 4,9%.
Ces écarts s’expliquent notamment par les spécificités des économies locales. En Bretagne et en Bourgogne-Franche-Comté, l’importance du tissu coopératif favorise les recrutements dans l’ESS. En Normandie, le poids de l’activité agricole contribue au développement de modèles coopératifs. La Nouvelle-Aquitaine bénéficie, quant à elle, d’une forte présence mutualiste, souligne l’Apec.
Ces différences rappellent que l’ESS ne se limite pas au secteur associatif ou aux seules activités sociales. Elle est également présente dans la finance, l’agriculture, le commerce et d’autres activités économiques. Ses perspectives de recrutement dépendent donc autant de ses missions d’utilité sociale que des caractéristiques productives de chaque territoire.
Des responsabilités importantes, mais une attractivité salariale à renforcer
Malgré la reprise des offres, les conditions proposées aux cadres soulèvent des questions d’attractivité. Le salaire brut annuel médian affiché dans les annonces de l’ESS atteint 41.000 euros, contre 45.000 euros pour l’ensemble du marché cadre. Les écarts varient selon les structures : les mutuelles proposent une médiane de 45.000 euros, les coopératives de 43.000 euros et les associations de 40.000 euros.
Les contrats à durée déterminée sont également plus fréquents. Ils représentent 26% des offres des fondations et 20% de celles des associations, contre 7% dans l’ensemble du marché cadre. Dans les coopératives, leur part est limitée à 10%, selon l’étude.
L’écart est d’autant plus marquant que les cadres de l’ESS assument davantage de responsabilités. Parmi ceux déjà en poste, 48% exercent des fonctions hiérarchiques, contre 39% pour l’ensemble des cadres du secteur privé, révèle l’Apec. Leur rémunération annuelle médiane reste pourtant inférieure, à 50.000 euros contre 54.000 euros. Une différence qui ne connaît pas d’évolution notable depuis 2023.
Le secteur attire néanmoins des candidats aux profils spécifiques. L’Apec relève que les personnes postulant exclusivement aux offres de l’ESS sont majoritairement des femmes (67%, contre 43% parmi les autres candidats à ces offres). Elles sont également plus expérimentées : 61% disposent d’au moins dix années d’expérience professionnelle, contre 49%.
Les parcours universitaires sont particulièrement représentés parmi ces candidats, notamment les formations en sciences humaines et sociales. Ces dernières concernent 23% des candidats exclusivement tournés vers l’ESS, contre 3% des autres candidats aux offres du secteur. Les métiers des ressources humaines, de la santé et de l’accompagnement social figurent parmi leurs domaines de prédilection.
Pour les employeurs de l’ESS, l’enjeu dépasse toutefois le seul recrutement des cadres. Selon l’UDES, 21,2% des salariés du secteur ont plus de 55 ans, ce qui annonce d’importants besoins de renouvellement des effectifs. Or, les tensions sur les financements publics et les charges salariales limitent les possibilités de recrutement et de revalorisation des métiers.
À l’approche des discussions budgétaires pour 2027, cette équation devient particulièrement sensible. Les structures doivent continuer à répondre aux besoins sociaux, renouveler leurs équipes et préserver la qualité de leurs interventions, tout en composant avec des ressources contraintes. La reprise du marché de l’emploi cadre apparaît ainsi comme un signe de vitalité, mais elle ne suffit pas, à elle seule, à dissiper les fragilités économiques qui pèsent sur l’ensemble de l’ESS.
