Le 5 mars 2026, à l’approche de la Journée internationale des droits des femmes, Ipsos et le Global Institute for Women’s Leadership de King’s Business School ont publié une vaste enquête menée auprès de 23 268 adultes dans 29 pays. La France apparaît comme très réfractaires aux formulations les plus explicites du sexisme.
Ce constat n’autorise pourtant aucun triomphalisme. Car la question politique n’est pas seulement de savoir si la France fait mieux que d’autres. Elle est de mesurer ce que disent encore ces chiffres sur l’état réel des inégalités, sur la persistance de certains réflexes patriarcaux et sur le décalage entre l’image que le pays se donne et les représentations qui continuent de circuler.
Obéissance de la femme : 1 homme français sur 10 approuve l’idée
Sur le papier, la France se situe dans le groupe des pays où les normes sexistes les plus frontales sont les moins acceptées. Selon le rapport Ipsos publié en mars 2026, seuls 7 % des répondants en France approuvent l’idée selon laquelle une épouse devrait toujours obéir à son mari, tandis que 79 % s’y opposent. À l’échelle des 29 pays étudiés, la moyenne d’adhésion à cette affirmation atteint 20 %, et 57 % des répondants s’y déclarent opposés. L’écart est important. Il montre que la société française rejette massivement, au moins dans son expression déclarée, une vision hiérarchique du couple.
Le même rejet apparaît sur d’autres questions. En France, 9 % des personnes interrogées estiment qu’une femme ne devrait pas paraître trop indépendante ou autonome, alors que 67 % s’y opposent. Sur l’idée selon laquelle les femmes seraient naturellement meilleures que les hommes pour s’occuper des enfants, 4 % des répondants français se disent d’accord et 70 % en désaccord, d’après la même étude. Là encore, la France figure parmi les pays où l’adhésion à ces stéréotypes est la plus faible.
Ces chiffres comptent politiquement. Ils disent qu’en France, le vieux noyau idéologique du sexisme n’est plus majoritaire, loin de là. L’obéissance de l’épouse, la méfiance envers l’indépendance féminine ou l’assignation quasi biologique des femmes au soin des enfants ne structurent plus l’espace commun comme des évidences partagées. C’est un résultat de long terme. Il renvoie à des décennies de luttes féministes, à l’inscription progressive de l’égalité dans le droit, à l’école, aux politiques publiques, au débat médiatique, mais aussi à la transformation concrète des trajectoires professionnelles et familiales.
Pour autant, 7 % ou 9 %, à l’échelle d’un pays comme la France, cela ne relève pas de l’anecdote. Rapportés à l’ensemble de la population, ces niveaux d’adhésion représentent plusieurs millions de personnes réceptives à des représentations inégalitaires. Le sexisme n’est donc pas un vestige. C’est une minorité solide, socialement présente, capable d’alimenter des discours politiques, des réactions de rejet ou des résistances plus diffuses à l’égalité réelle.
Le paradoxe français : une société plus égalitaire, mais loin d’être apaisée
Le résultat sans doute le plus intéressant pour la France est ailleurs. Selon Ipsos en mars 2026, seuls 19 % des répondants français considèrent que l’égalité entre les femmes et les hommes est déjà allée assez loin dans leur pays. C’est le niveau le plus faible du panel étudié. Dans plusieurs autres pays européens, cette part est nettement plus élevée : 49 % en Italie, 48 % aux Pays-Bas, 48 % en Espagne, 46 % en Belgique et 46 % en Allemagne.
Le chiffre de 19 % est politiquement décisif. Il signifie qu’en France, même si les formulations les plus grossières du sexisme sont peu acceptées, la majorité de l’opinion ne considère pas que le travail est terminé. En creux, cela indique une conscience plus vive de la persistance des inégalités. La société française rejette davantage les stéréotypes les plus datés, mais elle demeure lucide sur la distance qui sépare l’égalité proclamée de l’égalité vécue.
C’est ce qui distingue le cas français d’une lecture trop confortable du progrès. Une société peut condamner symboliquement le patriarcat tout en laissant perdurer des écarts de salaires, des asymétries dans le travail domestique, des discriminations à l’embauche, des violences sexistes ou une sous-représentation dans les lieux de pouvoir. Or, depuis plusieurs années, une partie du débat public cherche à installer l’idée que l’égalité femmes-hommes serait globalement acquise et que les revendications féministes relèveraient désormais de l’excès, de la surenchère ou de la victimisation permanente. Les données françaises tirées de l’enquête Ipsos racontent l’inverse. Elles montrent qu’une nette majorité ne croit pas que les droits égaux soient allés assez loin. En clair, la demande sociale d’égalité demeure forte.








