Le Haut-commissariat à l’Enfance lance la deuxième édition du « Choix des Familles ». En invitant les parents à distinguer les établissements les plus accueillants envers les enfants, cette initiative répond directement aux préoccupations soulevées par un rapport inédit de la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH), qui alerte sur la progression des espaces « No Kids » et leurs conséquences sur la société.
Pour le Haut-commissariat à l’Enfance, il s’agit de faire respecter les droits fondamentaux de l’enfant
Le 6 juillet 2026 marque le retour du « Choix des Familles », un prix participatif porté par la Haute-commissaire à l’Enfance, Sarah El Haïry. Pendant près de trois mois, les parents sont invités à recommander les commerces, restaurants, hôtels, lieux culturels ou de loisirs qui favorisent un accueil bienveillant des enfants. Cette deuxième édition intervient dans un contexte particulier : la veille, la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH) publiait un avis particulièrement sévère sur la multiplication des établissements revendiquant une politique « No Kids » ou « adults only ».
L’enchaînement des deux annonces ne relève pas du hasard. D’un côté, les pouvoirs publics souhaitent valoriser les professionnels qui considèrent les enfants comme des clients à part entière. De l’autre, la CNCDH estime que l’exclusion croissante des plus jeunes de certains espaces publics constitue un phénomène de société qui interroge directement le respect des droits fondamentaux de l’enfant. Ensemble, ces deux initiatives dessinent une nouvelle approche de l’accueil des familles, où la responsabilité sociale des entreprises rejoint les enjeux de cohésion sociale.
Le « Choix des Familles » met les parents au cœur de l’évaluation des établissements
Lancé pour la première fois en 2025, le « Choix des Familles » repose sur un principe simple : confier aux parents eux-mêmes l’évaluation de l’accueil réservé aux enfants. Les recommandations sont recueillies sur une plateforme dédiée, puis analysées afin de distinguer les établissements offrant les meilleures conditions d’accueil aux familles.
Contrairement à un label attribué par un jury d’experts, cette distinction repose exclusivement sur l’expérience vécue des visiteurs. Les familles peuvent ainsi signaler les établissements qui mettent réellement en œuvre des services adaptés : équipements pour les jeunes enfants, espaces de jeux, menus spécifiques, accessibilité des poussettes, animations familiales ou encore qualité générale de l’accueil. Cette logique participative vise également à valoriser les professionnels qui investissent dans une expérience client inclusive sans nécessairement disposer de moyens importants.
La première édition avait permis de distinguer 50 établissements répartis sur l’ensemble du territoire français. Pour cette nouvelle campagne, les recommandations resteront ouvertes jusqu’au 30 septembre 2026, avec l’ambition d’élargir encore la diversité des secteurs représentés. L’objectif n’est pas uniquement de récompenser quelques acteurs exemplaires, mais aussi d’inciter progressivement l’ensemble des professionnels accueillant du public à intégrer davantage les besoins des enfants dans leur organisation quotidienne.
Pour Sarah El Haïry, cette démarche dépasse largement la seule question de l’hospitalité commerciale. « À force de vouloir des lieux sans enfants, nous finirons par construire une société sans enfance », a déclaré la Haute-commissaire à l’Enfance lors de la publication de l’avis de la CNCDH. Elle rappelle également qu’« un enfant n’est ni une nuisance, ni un problème à tenir à distance. C’est un sujet de droit ». À travers le « Choix des Familles », l’État entend donc promouvoir une logique inverse de celle des espaces « No Kids » : récompenser l’inclusion plutôt que l’exclusion.
Le rapport sur le « No Kids » alerte sur une exclusion croissante des enfants des espaces publics
La rapport de la CNCDH donne une dimension beaucoup plus large au débat. Adopté à l’unanimité le 2 juillet 2026, cet avis de près de trente pages ne se limite pas à critiquer les hôtels ou restaurants réservés aux adultes. Il décrit une évolution profonde de la société française, dans laquelle les enfants occupent une place de plus en plus réduite dans l’espace public.
Selon la Commission, cette tendance résulte de plusieurs phénomènes qui se renforcent mutuellement. Les villes ont progressivement été conçues au profit de l’automobile plutôt que des piétons. Les inquiétudes croissantes des parents concernant la sécurité favorisent une protection parfois excessive, tandis qu’une partie de la population manifeste une tolérance de plus en plus faible envers les comportements ordinaires des jeunes enfants. Les espaces commerciaux ont parallèlement développé des offres ciblant exclusivement une clientèle adulte, faisant de l’absence d’enfants un argument marketing.
La CNCDH voit dans cette évolution une forme d’« adultisme », notion qui désigne une organisation sociale où les intérêts et le confort des adultes priment systématiquement sur ceux des enfants. Son président, Jean-Marie Burguburu, estime ainsi que « la banalisation des espaces « No Kids » illustre une inquiétante domination adulte ». L’institution considère que ces pratiques participent à une invisibilisation progressive de l’enfance et remettent en cause le principe selon lequel chaque enfant doit pouvoir participer pleinement à la vie collective.
Les données rassemblées dans le rapport montrent également que cette exclusion ne produit pas seulement des effets symboliques. La Commission souligne que les restrictions d’accès aux espaces communs favorisent la sédentarité, limitent les occasions de socialisation et aggravent les difficultés d’autonomie des plus jeunes. Les experts évoquent également les conséquences sur la santé mentale, dans un contexte où les troubles anxieux progressent déjà chez les enfants et les adolescents. Les effets seraient particulièrement marqués pour les enfants issus de milieux modestes, qui dépendent davantage des espaces publics gratuits pour jouer, se rencontrer et développer leur autonomie.
Enfin, le rapport rappelle que le droit français offre déjà plusieurs fondements susceptibles d’encadrer ces pratiques. La discrimination fondée sur l’âge est reconnue par la loi, même si les contentieux restent aujourd’hui très rares. La CNCDH recommande ainsi de renforcer la lutte contre ces discriminations et d’encourager davantage les actions permettant de faire respecter les droits des enfants dans les lieux ouverts au public.
Le « Choix des Familles » encourage une société plus accueillante pour les enfants
Au-delà de la dénonciation des espaces « No Kids », la CNCDH formule une série de recommandations destinées à replacer les enfants au cœur des politiques publiques. L’institution invite notamment les collectivités à concevoir des villes « à hauteur d’enfant », où les plus jeunes peuvent circuler, jouer et grandir de manière autonome. Elle plaide pour un rééquilibrage de l’espace public au profit des mobilités douces, une réduction de la place de l’automobile dans certains quartiers et une meilleure prise en compte des besoins des familles lors des projets d’aménagement.
Le rapport introduit également la notion d’« équidignité », selon laquelle chaque personne mérite le même respect, indépendamment de son âge. Appliqué aux enfants, ce principe implique qu’ils ne soient plus simplement tolérés dans les lieux publics lorsqu’ils restent silencieux ou discrets, mais pleinement considérés comme des citoyens ayant leur place dans la vie collective. Pour la Commission, une société inclusive ne cherche pas à faire disparaître les manifestations ordinaires de l’enfance ; elle aménage au contraire des espaces où différentes générations peuvent cohabiter.
Cette réflexion s’appuie sur plusieurs constats préoccupants. La CNCDH rappelle qu’environ 15 millions d’enfants vivent aujourd’hui en France et souligne que leur présence dans l’espace public s’est fortement réduite depuis plusieurs décennies. Le rapport cite également des travaux montrant que la limitation des déplacements autonomes favorise la sédentarité, augmente certains risques pour la santé physique et peut contribuer au développement de troubles anxieux ou au sentiment d’isolement. Les conséquences sont d’autant plus marquées que les logements sont parfois exigus et que les espaces de rencontre gratuits se raréfient.
L’institution attire aussi l’attention sur les fortes inégalités générées par ce phénomène. Les enfants issus de familles modestes disposent généralement de moins d’alternatives aux espaces publics. Les enfants en situation de handicap continuent de se heurter à des difficultés d’accessibilité, tandis que certains jeunes subissent des discriminations qui se cumulent avec celles liées à leur âge. La Commission estime ainsi que l’exclusion des enfants de certains lieux ne constitue pas uniquement une question de confort commercial, mais un enjeu de droits fondamentaux et d’égalité.
Le « Choix des Familles » s’inscrit dans une réponse positive au phénomène « No Kids »
Dans ce contexte, le Choix des Familles apparaît comme le pendant positif des constats dressés par la CNCDH. Là où le rapport met en lumière les risques d’une société qui tend à éloigner les enfants de l’espace public, le prix cherche à valoriser les acteurs économiques qui adoptent une démarche inverse. Restaurants, hôtels, cafés, commerces, lieux culturels ou de loisirs peuvent ainsi démontrer qu’un accueil attentif des familles constitue un véritable facteur de qualité de service.
Cette approche rejoint également les préoccupations croissantes des entreprises en matière de responsabilité sociétale. Offrir un environnement adapté aux parents et aux enfants ne relève plus seulement du service commercial : cela participe désormais à une politique d’inclusion, d’accessibilité et d’ouverture à tous les publics. Dans un contexte marqué par le vieillissement démographique et la baisse des naissances, plusieurs observateurs considèrent d’ailleurs que la capacité des établissements à accueillir les familles constitue un indicateur de leur contribution à la cohésion sociale.
Le débat pourrait toutefois évoluer sur le terrain juridique. À la suite de l’avis de la CNCDH, Sarah El Haïry a indiqué que les pratiques « No Kids » pourraient déjà relever du droit de la discrimination lorsqu’elles excluent les enfants sans justification légitime. La Haute-commissaire s’est dite prête à soutenir une clarification législative si celle-ci s’avérait nécessaire afin de mieux protéger les droits des mineurs. La Commission recommande de son côté un signalement plus systématique des situations susceptibles de constituer des discriminations fondées sur l’âge ainsi qu’un recours accru aux actions collectives.
En attendant une éventuelle évolution du cadre juridique, la deuxième édition du « Choix des Familles » entend démontrer qu’une autre voie est possible. En donnant directement la parole aux familles, l’initiative cherche à faire émerger des modèles d’accueil plus inclusifs et à encourager l’ensemble des professionnels recevant du public à considérer les enfants non comme une contrainte, mais comme des usagers à part entière.
