Une montagne de vêtements jetés dépasse désormais les 60 000 tonnes dans le désert d’Atacama, au nord du Chili. Visible depuis l’espace selon l’application SkyFi, elle s’étend près de la ville d’Alto Hospicio. L’entreprise a publié sur les réseaux sociaux qu’elle pouvait confirmer que l’énorme pile de vêtements dans le désert du Chili existait et qu’elle grandissait.
Une étude fondée sur les images du programme européen Copernicus a suivi l’expansion du site entre novembre 2016 et novembre 2024 : la tache textile n’a cessé de croître.
Un circuit qui part des armoires européennes
Le trajet commence en Europe. Selon un rapport de l’ONU publié en 2024, l’Union européenne est le premier exportateur mondial de vêtements jetés, avec 30 % du total, devant le Royaume-Uni et les États-Unis. D’après le Parlement européen, chacun des quelque 450 millions d’habitants du bloc achète 26 kilos de textiles par an et en jette 11 : une bonne part de cet excédent finit sa course à Atacama.
Les vêtements arrivent d’abord sur les quais d’Iquique, ville classée en zone franche où les marchandises échappent à toute taxe tant qu’elles restent en transit. Un dispositif pensé pour dynamiser le commerce local, mais qui fonctionne comme un piège : les importateurs expédient les articles vers la zone franche d’Alto Hospicio pour les revendre en Amérique latine, et quand personne n’en veut, personne n’assume le coût de leur retrait.
Selon Infobae, le port reçoit chaque année entre 120 000 et 180 000 tonnes de vêtements usagés, ce qui fait du Chili le quatrième importateur mondial de vêtements de seconde main.
Des vêtements de grandes marques, jamais portés
Les enquêtes de l’ONG Ekō et du collectif chilien Desierto Vestido ont identifié les marques les plus présentes parmi les monceaux abandonnés : H&M, Zara, Hugo Boss, Adidas, Levi’s, Old Navy, Under Armour, Tommy Hilfiger et Nike. On y retrouve des pulls de Noël, des bottes de ski, des vêtements avec l’étiquette encore accrochée. La majorité de ces articles sont de qualité inférieure et sans valeur marchande, ce qui explique qu’ils finissent directement en décharge.
Des incendies qui empoisonnent l’air d’Alto Hospicio
Une partie de ces vêtements ne se contente pas de s’accumuler : elle brûle. Des opérateurs informels les enterrent ou les incinèrent pour gérer le volume, avec des conséquences directes sur les eaux souterraines et l’air. La combustion des tissus synthétiques, en grande partie du polyester dérivé du pétrole, libère des composés toxiques qui se propagent jusqu’aux quartiers voisins.
Bastian Barria, cofondateur de Desierto Vestido, décrit que cela ressemble à du pétrole solidifié, mais qu’en réalité ce sont les restes de vêtements fondus par le feu. Lors de ces épisodes de combustion, les habitants d’Alto Hospicio doivent rester chez eux, fenêtres fermées.
Le maire de la ville, Patricio Ferreira, a résumé le sentiment de sa population dans des déclarations recueillies par l’AFP, expliquant que les habitants avaient le sentiment que leur terre avait été sacrifiée, qu’ils étaient la poubelle du monde et qu’il n’y avait toujours pas de prise de conscience pour résoudre ce problème.
Bastián Barria et deux associées avaient lancé l’alerte en 2020 en publiant les premières photographies de la décharge sur les réseaux sociaux. La répercussion fut internationale, mais le problème n’a pas disparu, et les images satellite ont depuis pris le relais des militants pour documenter la croissance du site.
Karla Aviles, également membre de Desierto Vestido, décrit une notoriété non désirée, expliquant que sur internet, quand on cherche Alto Hospicio, apparaissent des vidéos qui disent que c’est l’endroit le plus laid du monde, et que leur petite ville cachée dans le nord du Chili est connue pour ça.
Aterradoras imágenes 😰 Este vertedero de ropa está en nuestro desierto de Atacama, fruto de nuestro estilo de vida que privilegia el exceso de consumo y lo desechable. Aquí otro ejemplo más de cómo contribuimos a calentar el planeta. pic.twitter.com/lNLJw6czm3
— Macarena Fernández (@macafernandezd) November 10, 2021
La justice chilienne pointe la responsabilité de l’État
En 2025, le Premier Tribunal environnemental d’Antofagasta a rendu un jugement sans précédent en reconnaissant la responsabilité de l’État chilien par omission, pour n’avoir ni prévenu ni contrôlé le dépôt illégal de déchets textiles sur des terrains publics d’Alto Hospicio. Le tribunal a ordonné l’élaboration d’un plan de réparation environnementale sur dix ans. Le Conseil de défense de l’État a fait appel devant la Cour suprême ; la décision définitive reste en attente.
Sous la pression internationale, le gouvernement chilien a intégré l’industrie textile à sa loi de responsabilité élargie du producteur, qui oblige désormais les importateurs à prendre en charge les déchets qu’ils génèrent. Une mesure qui arrive après des décennies d’accumulation et qui ne réglera pas, à elle seule, le sort des dizaines de milliers de tonnes déjà enfouies sous le sable.
Selon Reinalina Chavarri, directrice de l’Observatoire de la durabilité de l’Université du Chili, près de 70 % des vêtements post-consommation chiliens sont donnés ou jetés, et à peine 1 % est recyclé.
Face à ce constat, Franklin Zepeda, fondateur de l’entreprise EcoFibra, tente de transformer une partie du problème en ressource en fabriquant des panneaux isolants à partir de vêtements abandonnés. Il se heurte à un obstacle réglementaire : ces textiles contiennent des produits chimiques qui les excluent des décharges municipales conventionnelles. Chaque semaine, de nouveaux ballots en provenance des armoires européennes continuent d’arriver dans le désert.





