Les deux tiers des terres de l’île de Noirmoutier se situent déjà sous le niveau de la mer. Ce chiffre a été rappelé lors de la dernière des quatre réunions publiques consacrées à la révision du Plan de prévention des risques littoraux (PPRL), qui s’est tenue jeudi 15 octobre 2026 au soir sur l’île. Ce document encadre les futures règles d’urbanisme face à la montée des eaux, et suscite déjà des inquiétudes chez les habitants.
Deux jours plus tôt, mardi 13 octobre, Eric Chaumillon, professeur de géologie marine et chercheur à l’université de La Rochelle, présentait sur l’île que la mer monte, dans un show scientifique décalé consacré au changement climatique et à ses effets sur le littoral.
Dans un entretien à ICI Loire Océan, il décrit un emballement sans précédent dans l’histoire géologique : « Nous vivons un changement climatique qui est d’origine humaine et qui n’a pas d’équivalent dans l’histoire géologique par sa fulgurance. »
Une élévation qui s’accélère
Les chiffres donnent la mesure de l’accélération. « Au XXe siècle, on avait une élévation du niveau des mers de 1,4 mm par an. Pour la dernière décennie, on est déjà passé à 5 mm par an », précise le chercheur.
Vingt-cinq centimètres ont déjà été gagnés par les océans depuis la révolution industrielle, un chiffre qui a changé la fréquence des catastrophes : « Si vous faites monter le niveau des mers de 25 centimètres, ce qui s’est produit depuis la révolution industrielle, un événement majeur, comme une tempête conjuguée à de forts coefficients de marée, qui se produisait tous les 100 ans, peut désormais revenir tous les 10 ans. »
Eric Chaumillon évoque une hausse proche d’un mètre d’ici la fin du siècle, un scénario qui dépendra avant tout des émissions de gaz à effet de serre et des choix de société à venir.
770 millions de personnes en première ligne
L’échelle planétaire confirme la tendance locale. Le niveau moyen mondial a grimpé de 20 centimètres entre 1901 et 2018, puis de 10,6 centimètres supplémentaires depuis 1993. Les océans montent actuellement plus vite qu’à n’importe quelle période des trois derniers millénaires, un phénomène dominé par les activités humaines depuis au moins 1970. Dans un scénario d’émissions modérées, le niveau pourrait encore gagner 56 centimètres d’ici 2100, par rapport à la période 1995-2014.
Selon un rapport des Nations unies, environ 770 millions de personnes vivent dans des zones situées à moins de cinq mètres au-dessus du niveau des marées hautes. Les événements extrêmes, submersions et tempêtes qui ne survenaient qu’une fois par siècle en 1900 sont actuellement douze fois plus fréquents, et pourraient se reproduire chaque année d’ici la fin du siècle dans de nombreuses régions, toujours sous un scénario d’émissions modérées.
Réseaux d’eau potable, assainissement et terres agricoles sont exposés aux inondations et à l’intrusion d’eau salée, les populations les plus modestes étant souvent les moins bien équipées pour y faire face. Entre 2000 et 2018, la population vivant à moins de cinq kilomètres des côtes a progressé de 28 %.
Depuis 1970, près de 28 millions d’hectares de zones humides côtières, mangroves, estuaires, vasières et herbiers marins compris, ont disparu, une surface comparable à celle de l’Équateur. Depuis 1980, près de 10 % de la couverture corallienne mondiale s’est effacée, principalement sous l’effet du réchauffement océanique.
Le patrimoine culturel n’est pas épargné. En Afrique, 56 sites culturels et naturels sur 284 sont déjà menacés par les inondations ou l’érosion liées à la montée de la mer, un chiffre qui pourrait atteindre 191 d’ici 2050 dans un scénario d’émissions modérées.
Les petits États insulaires en développement, souvent constitués d’atolls peu élevés, restent les plus vulnérables. Selon les Nations unies, ils pourraient avoir besoin de 6 milliards de dollars par an d’ici 2035 pour s’adapter au changement climatique. Ils n’ont reçu que 1,2 milliard de dollars de financements publics pour l’adaptation en 2022-2023.
Face à ce constat, des réponses existent déjà ailleurs : barrières mobiles protégeant la lagune de Venise lors des marées hautes, restauration de mangroves et de marais, limitation des constructions en zone exposée, déplacement d’infrastructures vers des terrains plus sûrs.
Eric Chaumillon juge les adaptations indispensables, mais relativise leur portée sur la durée. Zones refuges et protections temporaires contre les inondations sont des réponses adaptées à court terme, selon lui, mais « pour le long terme, ça ne suffira pas ».
Le vrai obstacle, estime le chercheur, n’est plus seulement technique. « Nous, les scientifiques, on a des messages qui sont issus de nos résultats. Évidemment, ça a des conséquences sur le fonctionnement de nos sociétés. Beaucoup de gens ne veulent pas changer », observe-t-il, avant d’ajouter : « Cette problématique d’acceptabilité est essentielle. »
Il dit comprendre les craintes des habitants de Noirmoutier, certains redoutant que les nouvelles règles d’urbanisme fragilisent l’économie locale et freinent l’installation de nouveaux résidents.



