Depuis de nombreuses années désormais, l’Arabie saoudite a acté la fin prochaine des hydrocarbures fossiles. Conscientes de l’impérieuse nécessité de diversifier l’économie de la pétromonarchie, les autorités saoudiennes misent donc sur un « soft power » multidimensionnel, allant du développement du tourisme au lancement de pharaoniques projets architecturaux, en passant par l’organisation de grandes compétitions sportives, comme les Jeux asiatiques d’hiver de 2029 ou la Coupe du monde de football de 2034.
L’abolition de la « kafala », un tournant historique dans la région
Autant de projets et évènements d’envergure internationale qui braquent, naturellement, les projecteurs sur Riyad. Comme ils le furent, voici quelques années, sur un voisin et concurrent de l’Arabie saoudite, le Qatar. Bien moins puissant que le royaume des Saoud, le petit pays du Golfe avait fait l’objet, pendant les mois et années précédant son Mondial de Football en 2022, d’une intense campagne de critiques portant sur la manière dont Doha avait recours à des travailleurs immigrés pour ériger les infrastructures devant accueillir la compétition.
Dans la ligne de mire des ONG et défenseurs des droits humains : la « kafala », un système de parrainage issu du droit coutumier et répandu dans l’ensemble de la péninsule arabique. Très décrié, ce système supposé garantir la protection des étrangers travaillant dans le pays ouvrait, en réalité, la voie à quantité d’abus, les travailleurs immigrés se voyant par exemple interdits de changer d’employeur ou de quitter le territoire pour rentrer dans leur pays d’origine. Les polémiques ont eu raison de la tradition et, en décembre 2024, le Qatar a officiellement aboli une « kafala » régulièrement comparée à de l’esclavage moderne.
Quand l’Arabie de MBS ploie sous la pression internationale
Aux mêmes maux les mêmes remèdes : courant 2025, l’Arabie saoudite a, à son tour, mis fin à la « kafala » sur son propre territoire. Désormais, les travailleurs étrangers peuvent changer d’employeur sans autorisation préalable, quitter le pays sans visa et saisir les tribunaux pour faire valoir leurs droits. Une petite révolution dans le royaume, qui résulte là aussi d’un mouvement de pression international. Celui-ci a redoublé d’intensité au cours des derniers mois, porté tant par des ONG comme Amnesty International que par des organisations syndicales. En juin 2025, une plainte avait ainsi été déposée par les syndicats de trente-six pays auprès de l’Organisation internationale du travail (OIT), appelant « à une action immédiate en faveur d’une réforme authentique, inclusive et collaborative » de la « kafala » en Arabie saoudite.
Dont acte. L’abolition de la « kafala » dans un pays qui compte 13 millions de migrants africains et asiatiques sur 34 millions d’habitants représente, à n’en pas douter, un tournant historique. Ainsi qu’une décision on ne peut plus rationnelle, alors que les chantiers battent leur plein en prévision des futurs évènements sportifs accueillis en Arabie et que, dans le même temps, la pétromonarchie fait face à une nette dégradation de ses perspectives économiques, au point d’être contrainte de revoir ses ambitions et autres giga-projets architecturaux à la baisse. En somme, le pays dirigé par le prince Mohammed ben Salmane (MBS) doit faire mieux, avec moins.
Vinci, le pionnier français de la RSE dans le Golfe
Autrement dit, l’Arabie saoudite, instruite du précédent qatari, ne peut plus faire l’impasse sur sa responsabilité sociétale et écologique. Le pays peut d’autant moins se permettre d’attirer les critiques que les ONG et syndicats internationaux ont pu collaborer avec les entreprises européennes qui opèrent sur son territoire. Se sachant scrutées, les SAUR et autres TotalEnergies ont délibérément choisi de faire progresser le respect des droits de leurs salariés sur place, choisissant en quelque sorte de faire d’une contrainte un modèle à suivre. Et les pays du Golfe de se transformer, en termes de RSE, en « véritables laboratoires de demain », d’après l’ex-directeur de Business France, Laurent Saint-Martin.
L’Arabie ne fait, à ce titre, que prendre le train en marche. Un train qui a en réalité démarré à Doha, où le groupe français Vinci, via sa filiale locale QDVC, s’est attaché à améliorer les conditions de vie et de travail des ouvriers présents sur ses chantiers. Entre 2017 et 2018, QDVC a ainsi mené pas moins de 400 audits RSE sur les droits des travailleurs au Qatar et sur leurs conditions d’hébergement, et plus d’une centaine d’opérations similaires sur la période 2018-2021. Une exemplarité qui ne s’arrêtait pas aux portes de l’entreprise, 100% de ses sous-traitants devant, sous peine de résiliation de leur contrat, s’expliquer sur la manière dont ils respectaient les droits humains.
L’expérience qatarie, un atout stratégique pour les groupes français
Loin de se résumer à une simple contrainte en termes d’image, le respect des droits des travailleurs étrangers dans le Golfe fait désormais office de véritable carte de visite pour les entreprises pionnières comme Vinci. Et l’expérience acquise dans l’audit des chantiers qataris d’atout stratégique conférant aux groupes concernés une longueur d’avance dans la compétition internationale pour arracher de juteux contrats. Reste néanmoins, à l’heure à laquelle l’Arabie saoudite tourne enfin la page d’une « kafala » aussi anachronique qu’inhumaine, à savoir jusqu’où ira la volonté de réforme du royaume… Vraie révolution, ou feu de paille ?








