La naissance d’un concept
Si la notion d’entreprise sociale est restée méconnue jusque dans les années 90, les deux dernières décennies marquent un développement notable du concept. Les États-Unis et l’Europe forment notamment les deux premiers diffuseurs de la notion. « Entreprenariat social » ou encore « entrepreneur social », plusieurs continents, dont notamment l’Asie, sont également sujets à cette importante expansion. Le terme « social » conduit immédiatement à une nouvelle approche, qui identifie l’existence d’une troisième branche, en dehors du secteur public et du secteur privé.
Le concept d’entreprise sociale est surtout orienté – en Europe – vers une vision plus solidaire, si l’on ne se réfère qu’aux termes « non-profit sector », « community and voluntary sector », ou encore « économie sociale ». Selon la vision européenne, cette nouvelle approche « sociale » n’est pas pour autant destinée à remplacer les lignes déjà établies dans le monde de l’entreprise. L’objectif est surtout d’apporter de nouvelles idées afin de renforcer les dynamiques du secteur, et d’enrichir les stratégies déjà mises au point.
Les Américains, de leur côté, adoptent une définition bien différente de la notion d’entreprenariat social. Le concept s’y accompagne de diverses approches, parfois même en opposition à celles mises au point dans certains pays européens. Des confusions ne sont ainsi pas écartées. Les fondements conceptuels de l’entreprise sociale nécessitent ainsi une certaine mise en lumière.
Diffusion de la notion d’entreprise sociale en Europe
Du point de vue institutionnel, la naissance du concept d’entreprenariat social se trouve en Italie, L’officialisation du statut spécifique de « coopérative sociale » par le Parlement, concernant des opérations économiques à des fins sociales, en 1991, constitue la première ouverture de cette notion en Europe. Afin de combler les activités sociales de l’État, ainsi que les diverses offres sur le marché, et principalement dans le but de répondre aux attentes du public, des organismes se sont accrus au fil des années, dans le cadre de ce statut. De par ce développement notable, différents textes ont ensuite vu le jour en Europe, dans le même contexte social. Le « coopératif » est rapidement devenu un modèle, avec comme principale idée la possibilité de combiner activités économiques et finalités sociales. Des statuts juridiques ou des cadres ont été instaurés dans 11 pays européens, afin que cette combinaison se concrétise. En Pologne, on peut notamment distinguer le statut de « coopérative sociale », instituée en 2006, et en 2001, la France officialise également le statut spécifique de « société coopérative d’intérêt collectif ».
L’émergence de l’entreprenariat social ne tarde pas à faire irruption dans les secteurs, autres que sociaux. Quelques années seulement après l’apparition du statut de « coopérative sociale » en Italie, de nombreux pays européens se retrouvent déjà en pleine concrétisation du concept. En 2004, le Royaume-Uni décide notamment de se pencher un peu plus sur le côté social, et crée une « Cellule entreprise sociale » dans le but d’apporter plus de lumières aux entreprises sociales. Une « Coalition pour l’entreprise sociale » a également été mise au point par le gouvernement de Tony Blair, notamment afin de favoriser la croissance des acteurs œuvrant dans le secteur. Le Royaume-Uni met en place, en 2004, une législation instaurant la community interest company. La Belgique contribue également à l’expansion du concept d’entreprenariat social en permettant, à partir de l’année 1995, la qualité de « société à finalité sociale » aux entreprises pourtant commerciales.
Avec la croissance du concept d’entreprenariat social en Europe, différents organismes ont automatiquement vu le jour. Le développement du secteur, ainsi que les diverses approches qui l’accompagnent, deviennent ainsi, inévitablement, le cœur d’une vaste plateforme. L’EMES ou Emergence des entreprises sociales, a été créée afin d’étudier cette évolution quasi-permanente du mouvement, ainsi que les différentes pratiques de concrétisation dans les pays européens.
L’entreprenariat social aux États-Unis
C’est au début des années 90 que la notion d’entreprise sociale signe son intégration officielle aux États-Unis. Différentes organisations et grandes universités, dont celles de Duke, de New York, de Columbia, de Yale, ou encore de Berkeley, sont les principaux initiateurs de l’émergence du concept. Après le lancement du Social Enterprise Initiative ou Initiative Entreprise Sociale par la Harvard Business School en 1993, de nombreux projets de soutien et de formation ont été établis par différents acteurs, principalement dans le but de promouvoir le développement des entrepreneurs sociaux et entreprises sociales. Ceci étant, aux États-Unis, la notion d’entreprenariat social ne s’identifie pas à travers une définition précise. Sa conception diffère selon les « penseurs », allant de Dees et Anderson (2006) aux grandes écoles de pensées américaines.
Dans le cadre de cette diversité conceptuelle, deux écoles ont été identifiées : l’école de l’innovation sociale et l’école des ressources marchandes. Le point essentiel dans la distinction des idéologies réside surtout dans la détermination de l’accent. L’école de l’innovation sociale, tel que son nom le mentionne déjà, met notamment l’innovation sociale à l’honneur. L’accent est principalement mis sur les qualités de l’entrepreneur social. Leadership, dynamisme, capacité d’apprentissage, d’adaptation, ou encore créativité, tous les critères entrent en jeu dans la concrétisation des projets sociaux. « L’entrepreneur social joue un rôle d’agent de changement », telle est d’ailleurs la définition de Dees (1998), mettant ainsi l’importance des idées et des actions de l’acteur en exergue, notamment dans l’exploitation des ressources et la création de valeur. Et ce, dans l’optique d’atteindre les objectifs sociaux établis.
L’école de l’innovation sociale est particulièrement centrée sur l’envergure de la réalisation sociale et de l’innovation, et non sur l’importance des moyens utilisés. L’entrepreneur social est considéré comme le principal pilier de tout projet. Les ressources exploitées ne constituent qu’un simple moyen de concrétisation, dans le but de satisfaire les besoins du public en termes de social. L’organisation Ashoka soutient, depuis plus de 25 ans, cette conception de l’entreprenariat social. Selon elle, l’entrepreneur social – un terme qu’elle n’adopte pourtant que bien plus tard – représente un élément essentiel, indissociable au développement social.
L’école des ressources marchandes développe des conceptions diverses, selon la génération de travaux concernée. Ainsi, une première division définit la notion d’entreprise sociale par l’ensemble des opérations économiques marchandes réalisées par les institutions privées à but non lucratif, dans l’objectif de satisfaire les besoins sociaux. L’entreprenariat social représente ici une solution surtout financière aux organismes « non-profit ». Ces derniers étant souvent confrontés à des problèmes financiers, si l’on ne se réfère qu’aux recherches de subsides ou aux collectes de dons privées de plus en plus limitées.
Vu d’un autre angle, issu de la même école, le concept d’entreprise social ne distingue pas les organismes à but lucratif ou non lucratif, mais regroupe toute organisation exerçant une activité marchande, dans le but de répondre aux attentes sociales. Les ressources utilisées détiennent ici une place particulièrement importante. Celles-
L’idéal-type européen du réseau EMES
Le réseau EMES ou Emergence des entreprises sociales se consacre à l’étude des critères et de l’évolution de l’entreprenariat social. Couvrant les pays de l’Union européenne, il a développé, au fil des années, une conception commune de l’entreprise sociale. Jusque-là, la conception de l’EMES ne représente pourtant que l’une des différentes approches avancées par les acteurs. De grandes écoles de commerce ont notamment élaboré des conceptions bien distinctes de la notion d’entreprenariat social, si l’on ne cite que Mair, Nicholls, ou encore Marti, Robinson et Hockerts, qui ont souvent reconsidéré les lignes de pensées développées en Amérique du Nord il a quelques années de cela. Innovation sociale, activisme volontaire, investissements à risque, la notion d’entreprenariat social s’accompagne de diverses approches, particulièrement variées. La ligne de pensée de l’école des ressources marchandes reste néanmoins la plus dominante aux États-Unis.
La conception EMES
La conceptualisation de l’entreprise sociale en Europe a principalement été initiée par l’EMES. Les réalisations du réseau ont permis d’établir les premiers piliers des approches. Des secteurs variés, incluant notamment l’économie, la science, le management, la sociologie, ou encore la politique, ont été regroupés afin de permettre des échanges et d’ouvrir le dialogue. Les éléments internes de chaque pays de l’Union européenne, dont les sensibilités et les différentes traditions, ont également été considérés dans le cadre du fondement même du réseau. L’objectif de l’EMES étant de créer un « idéal-type », au sein d’une économie beaucoup plus solidaire.
L’EMES se targue, depuis 1996, d’établir un modèle ou « idéal-type », fusionnant les principaux critères de l’entreprenariat d’aujourd’hui, dans le cadre d’une orientation sociale et solidaire. Les études du réseau portent principalement sur la détection des nouvelles entreprises sociales, ainsi que sur l’analyse de l’émergence elle-même. Des indicateurs ont ainsi été identifiés, notamment dans le but de mieux cerner l’évolution du concept, mais également dans la recherche de stratégies pour renforcer les dynamiques déjà présentes. Les analyses du réseau EMES ont été portées sur des entreprises sociales, où l’on a pu, ou non, identifier ces indicateurs. Il est en effet à préciser que ces derniers ne consistent pas en des critères à remplir pour obtenir le statut d’entreprise sociale. Tel qu’il a été dit, il s’agit d’un modèle abstrait ou « idéal-type », établi afin que les analystes et les observateurs puissent réaliser leurs recherches, ainsi que leurs comparaisons à partir d’une base. Des limites peuvent être déterminées, des regroupements effectués par type ou par catégorie.
L’instauration de cet « idéal-type » permettra également de réaliser des études beaucoup plus approfondies dans le secteur social. Des entreprises sociales spécifiques peuvent tout aussi bien être identifiées et intégrées en plein cœur de l’économie. À noter néanmoins que les critères définis ne sont pas normatifs. Il n’est pas question de conditions.
L’EMES a classé les indicateurs identifiés en deux principales catégories. L’on distingue les indicateurs de dimension sociale et ceux de dimension économique, qui sont au nombre de neuf au total. Afin de pouvoir mieux cerner les spécificités de chaque indicateur, l’on a cependant jugé intéressant de les classer en trois sous-ensembles, à savoir : le plan économique, social et la structure de gouvernance. Ces indicateurs ont été établis dans le cadre d’une étude approfondie, principalement portée sur l’économie sociale et solidaire. Les caractéristiques des organisations sont alors analysées en profondeur, afin que la découverte de nouvelles dynamiques soit optimisée.
Les indicateurs sociaux
L’intégration de l’entreprise sociale dans le civil, ainsi que son engagement dans une finalité réellement sociale sont traduits, selon l’EMES, par trois indicateurs.
Le fondement même de tout entreprenariat social reste le service à la communauté. Un pilier, mais surtout un objectif auquel l’entreprise sociale se doit de s’engager, dans le cadre d’un ancrage réel dans la société civile. Il peut s’agir ici de la communauté telle quelle, mais les services fournis peuvent également concerner un groupe spécifique de personnes, particulièrement dans le besoin. Dans le même contexte, l’entreprise sociale doit également intégrer la promotion de la responsabilité sociale dans ses missions. Les acteurs doivent s’engager à transmettre le message de solidarité, notamment à la population locale, afin que la concrétisation des projets soit optimisée.
Dans le cadre d’une réelle intégration dans le civil, la collaboration avec les citoyens doit être privilégiée. La concrétisation de l’entreprenariat social se fait à partir et au sein de la communauté elle-même. Une dynamique collective, regroupant des citoyens, est essentielle aux réalisations, afin que celles-ci tiennent compte des véritables réalités de la population. Cela peut concerner, tant l’ensemble de la communauté qu’un groupe de personnes, poursuivant un même objectif ou développant les mêmes besoins. La mise en place de ce groupe permet de déceler les différents problèmes sociaux, depuis ses sources, et doit être maintenue sur un long terme afin de satisfaire les besoins au fur et à mesure de leur détection. L’abandon reste cependant un problème à résoudre. Certaines personnes ont en effet tendance à se retirer de l’organisation après la réalisation d’une mission.
Le troisième indicateur social déterminé par l’EMES met l’accent sur les bénéfices gagnés par l’entreprise sociale. Étant donné la qualité associative de cette dernière, les bénéfices ne peuvent être distribués entre les dirigeants ou entre les membres, mais sont réinvestis au sein même de l’organisation, dans le cadre des actions futures. Les entreprises sociales peuvent néanmoins effectuer une distribution de bénéfices, mais de façon limitée. Dans plusieurs pays, des coopératives adoptent d’ailleurs ce mode de gestion afin de ne pas se centrer sur les gains, et ainsi éviter une orientation accentuée vers le profit.
Les indicateurs économiques
Le social et l’économie, sont pratiquement indissociables dans le cadre d’une croissance globale d’un pays. Afin de déterminer les apports et de positionner l’entreprenariat social sur le plan économique, l’EMES a identifié trois indicateurs majeurs.
L’entreprise sociale reste, en dehors de sa qualité de « coopérative d’intérêt général», une entité économique. Dans le cadre de ses investissements, notamment en ce qui concerne la réalisation d’un projet social, elle se doit ainsi de prendre des risques et d’en assumer les conséquences, en intégralité ou non, afin d’atteindre ses objectifs. Les ressources financières de l’entreprise sociale dépendent entièrement des actions réalisées par ses membres. Ces derniers garantissent la viabilité de l’organisation, à travers les efforts qu’ils fournissent. Ce qui différencie d’ailleurs les entreprises sociales des institutions publiques, dont la majorité dispose automatiquement de ressources.
En tant qu’organisation sociale, mais également acteur économique, l’entreprise sociale assure une production continue de services et/ou de biens. Les activités de production constituent d’ailleurs le fondement même de l’entreprenariat social. Il ne s’agit pas, en effet, comme pour les institutions non-profit classiques, de se limiter à défendre les intérêts sociaux, ni à redistribuer de l’argent comme pour beaucoup d’organisations, mais il est surtout question de fournir des services ou des biens, selon les besoins des personnes concernées. Les entreprises sociales empruntent ainsi un chemin indirect, dans le même but d’appuyer les personnes en difficulté. Les offres qu’elles proposent étant minutieusement étudiées afin de répondre aux réelles attentes du public. L’entreprenariat social se doit de garantir la continuité de ses offres, afin que les réalisations s’étalent sur un long terme.
Toujours dans un contexte économique, l’entreprise sociale doit disposer d’un minimum d’emploi rémunéré. L’organisation, tout comme les diverses institutions de non-profit, peut avoir recours à des volontaires, ainsi qu’à des salariés. Les ressources exploitées peuvent également être monétaires ou non, mais dans tous les cas, l’entreprise sociale, dans le cadre de ses diverses activités, se doit de présenter un certain niveau d’emploi moyennant un salaire.
Un mode de gouvernance spécifique
Selon l’EMES, l’entreprenariat social s’écarte d’un mode de gouvernance traditionnel pour donner lieu à une nouvelle structure. Les caractéristiques de cette dernière ont été déterminées par le réseau, dans le cadre d’une étude approfondie. Ainsi, l’on distingue trois indicateurs majeurs.
Au premier rang de ce mode de gouvernance spécifique se retrouve l’autonomie. En effet, si les entreprises sociales peuvent tirer certaines de leurs ressources auprès d’institutions publiques, elles restent sous la direction d’un groupe de personnes, poursuivant les mêmes objectifs sociaux. Elles ne peuvent être dirigées, ni par des sociétés privées, fédérations, ou autres organismes, ni par les autorités publiques. Elles restent sous le seul contrôle de leurs membres et fondateurs, et peuvent librement s’exprimer, sans avoir à respecter des obligations émanant du pouvoir public. Les entreprises sociales ont parfaitement le droit de lancer ou de mettre un terme à tel ou tel projet. Elles peuvent tout aussi bien sortir du circuit en toute liberté.
Le mode de gouvernance qui accompagne l’entreprenariat social se caractérise également par une dynamique fortement participative. La concrétisation d’un projet, ainsi que les étapes de prise de décision sont principalement marquées par une participation accentuée des membres. Les clients, ou encore les usagers prennent part à la mise en place même des lignes de réalisation des actions sociales. Une stratégie qui permet d’ailleurs de déceler rapidement et à l’optimal les points essentiels à traiter, ainsi que d’identifier les sources mêmes des problèmes sociaux. Chaque part apportée constitue un élément essentiel à une synergie des ressources, et automatiquement, contribue à l’atteinte des objectifs préalablement fixés. Dans cette même optique de partage et d’échanges, l’entreprise sociale se doit de s’engager dans la promotion des dynamiques démocratiques, notamment au niveau local.
Le troisième trait constituant la structure de gouvernance de l’entreprenariat social renforce ce concept de dynamisme participatif. Particulièrement dans le cadre des prises de décision, l’entreprise sociale se doit de respecter le principe de « un membre, une voix”. Les votes réalisés au sein de l’organisation ne doivent en aucun cas donner faveur aux actionnaires majoritaires. Les décisions sont prises par tous les membres, à l’universel, et non par une minorité détenant le plus de parts d’actions. Les acteurs majoritaires peuvent, bien évidemment, avancer différentes idées et programmes, mais les décisions sont prises par tous les acteurs.
Théorie de l’entreprise sociale
La conceptualisation de l’entreprise sociale est tirée de diverses approches, avancées par plusieurs écoles. Ainsi, Evers (2001) oriente le concept d’entreprenariat social vers un aspect socio-politique accentué, en se basant sur le fait que la pluralité des objectifs fixés, ainsi que le nombre illimité des participants peuvent être regroupés dans la notion de « capital social». Selon lui, l’entreprise sociale présente une forte capacité à produire du capital social, qu’elle mobilise d’ailleurs afin d’atteindre ses objectifs sociaux.
De leur côté, Bacchiega et Borzaga (2001) mettent l’accent sur le caractère innovant de l’entreprenariat social. Il s’agit, selon eux, d’une plateforme d’incitations permettant un regroupement des différentes quêtes poursuivies par chaque acteur. Un système qui combine les objectifs dans un même contexte qu’est le social.
La théorie d’un « idéal-type » a été introduite par Laville et Nyssens en 2001, et est principalement fondée sur la combinaison des différentes disciplines accompagnant l’entreprenariat social, à savoir les dimensions économiques, politiques, et automatiquement, sociales. La considération des différents indicateurs est ici essentielle afin d’éviter le risque d’« isomorphisme institutionnel», auquel toute institution est soumise. Des études ont d’ailleurs été portées sur la pluralité des formes d’entreprises sociales en Europe, basées notamment sur les différentes lignes de pensées avancées par divers acteurs.
Ceci étant, la conceptualisation de l’entreprenariat social reste sujette à certains conflits, notamment théoriques. Deux principales tensions ont ainsi été identifiées. Le premier écart se situe entre les organisations exploitant des ressources entièrement marchandes et les entreprises dont les actions s’écartent largement du plan économique et dont les moyens utilisés sont principalement non monétaires, non marchands. Entre les coopératives d’intérêt général, œuvrant essentiellement dans l’approvisionnement du public en services ou en biens, et les organisations d’intérêt mutuel qui se consacrent au partage des ressources entre les membres (cas des mutuelles par exemple), la différence est également évidente. Il reste que cet écart est fortement dépendant de l’évolution de l’époque concernée. Des coopératives et mutuelles qui offrent leurs services à des personnes externes étant, désormais, bel et bien présentes sur le circuit.
Le cadrage des différentes approches, ainsi que la détermination de ces deux tensions ont permis d’élaborer un schéma plus clair de la position de l’entreprenariat social dans le secteur. Ainsi, des deux côtés du dessin se situent l’associatif et le coopératif, respectivement basé sur les mouvements sociaux et sur un aspect plus entrepreneurial et économique. L’entreprise sociale se retrouve au centre du schéma, entre les deux extrémités, et peut être considérée comme un pont reliant les deux sphères. Les organisations d’intérêt général se rapprochent davantage de l’entreprenariat social, tandis que les sociétés d’intérêt mutuel peuvent être incluse dans le coopératif. L’entreprise sociale joue ainsi un rôle de liaison entre les deux côtés, permettant d’établir un système combiné, où les différents critères se regroupent. Le coopératif et l’associatif peuvent être rassemblés dans un même statut, et fusionner ainsi les mouvements associatifs et les activités économiques. Dans le cadre d’un meilleur développement de l’entreprenariat social, d’autres statuts juridiques peuvent également être créés.
Comment distinguer les approches européenne et anglo-saxonne ?
Les lignes de pensées portées sur l’entreprenariat social sont présentes dans différents pays du monde. La majorité des régions présente d’ailleurs une coexistence évidente de ces diverses conceptions. Néanmoins, des études précises ont pu être réalisées afin de déterminer réellement les différences entre la conception européenne, notamment basée sur l’EMES et les approches anglo-saxonnes.
Modes de gouvernance
En quête d’une économie sociale et solidaire, principalement orientée vers une démocratie économique, l’entreprenariat social en Europe est particulièrement sujet à des questions de gouvernance, moins accentuées aux États-Unis. Le réseau EMES se retrouve automatiquement au cœur des études qui, dans un premier temps, ont détecté les écarts de gouvernance entre les Européens et les anglo-saxons à travers le critère « autonomie», pilier même de l’entreprise sociale en Europe. Comme il a été mentionné, l’EMES affecte à l’entreprise sociale un statut juridique autre que public. Tandis que selon le concept de « Social Entreprise Knowledge Network» développé par les Américains, l’entreprenariat social inclut toute organisation œuvrant dans le social, quel que soit son statut.
S’ensuivent différentes oppositions entre les critères. Si l’EMES insiste sur l’importance d’une dynamique participative au sein d’une entreprise sociale, l’école américaine de l’innovation sociale met notamment l’accent sur le profil de l’entrepreneur social en tant qu’individu. Les approches américaines se différencient également de celles de l’Europe par l’orientation poussée de cette dernière vers une tendance coopérative. Le principe de « un membre, une voix» est entre autres non privilégié par les États-Unis, tandis que l’Europe insiste sur la non-considération des parts de capital détenues par les parties lors des prises de décision. En ce qui concerne la distribution des bénéfices, des différences ont également été identifiées. Ne considérant pas le statut juridique de l’organisation, l’école américaine de l’innovation sociale permet en effet la réalisation d’un haut niveau de profits. Tandis que de son côté, l’EMES impose une limitation de la distribution des gains entre les acteurs. Il s’agit surtout ici de la primauté ou non de la finalité sociale. Les risques d’une large distribution des profits étant particulièrement élevés aux États-Unis, au détriment des réels objectifs sociaux.
Entreprenariat social et risque économique
Les approches européennes et anglo-saxonnes se distinguent également au niveau de la conception même du risque économique. Si l’école américaine des ressources marchandes insiste sur l’autofinancement de l’entreprise sociale, notamment à travers des ventes de biens ou offres de services sur le marché, l’EMES considère en effet que la présence du risque économique n’implique pas forcément une viabilité entièrement dépendante de réalisations marchandes. La conception européenne affecte un caractère hybride à l’entreprenariat social, selon lequel les ressources exploitées peuvent être de différentes natures, entre bénévolats, subsides, ou encore activités commerciales. Certaines politiques publiques européennes partagent néanmoins la vision de l’école des ressources marchandes, si l’on ne se réfère qu’à la promotion de l’entreprise sociale au Royaume-Uni, en 2002, qui met l’accent sur le côté « business» de l’activité, dans le cadre d’une même finalité sociale.
D’autre part, l’école américaine de l’innovation sociale partage la conception économique de l’Union européenne, selon laquelle l’économie concerne « toute activité consistant à offrir des biens ou des services sur un marché par une entreprise», quels que soient son statut et ses ressources. La pluralité des ressources est alors mise en exergue. Dees précise d’ailleurs que l’entreprenariat social, regroupant les ressources financières et humaines, est souvent amené à exploiter des ressources de nature différente dans le cadre de ses missions sociales. S’ensuit un appui de l’EMES, indiquant que la présence du risque économique se traduit surtout par le fait que la viabilité de l’entreprise sociale dépend essentiellement des efforts fournis par ses membres.
Certes, la différence entre les lignes de pensées est évidente dans la conception du risque économique, mais une surestimation de cette divergence n’est pas pour autant nécessaire. Entre activité économique et finalité sociale, la combinaison pourrait d’ailleurs apporter de nouvelles dynamiques. Les stratégies du monde des affaires pouvant parfaitement contribuer à l’atteinte des objectifs sociaux.
La place de la production
Le terme d’entreprise, selon une conception classique, renvoie automatiquement à la production de biens et/ou de services, au sein d’une organisation bien déterminée. N’étant pas sur la même ligne que certaines institutions, se consacrant notamment à la distribution d’argent ou à la défense de l’intérêt général, l’entreprise sociale est automatiquement concernée par cette conception traditionnelle. La différence entre les conceptions américaines et européennes se situe essentiellement au niveau du degré de considération de cette production. À savoir sa nature et sa place dans le système.
Si les approches d’entreprenariat social en Europe et aux États-Unis se rejoignent sur le plan de la productivité, les orientations sont bel et bien différentes. L’école américaine des ressources marchandes tend en effet vers une considération plus technique de l’activité commerciale, la définissant comme un simple moyen financier pour atteindre les objectifs sociaux fixés. La nature, des services et/ou biens commercialisés ne vient qu’au second plan, impliquant ainsi la possibilité de réaliser des activités marchandes de tout type, tant que la finalité reste sociale. Plusieurs organisations américaines ont d’ailleurs choisi de créer une société commerciale bien distincte, entièrement consacrée à la recherche de profits.
De son côté, l’Europe intègre la production de biens et/ou de services dans la réalisation du projet social en lui-même. En ce sens, l’activité n’est pas considérée comme un moyen de recherche de profits, mais est directement liée à la concrétisation de la mission sociale. Notamment dans le cas où l’objectif de l’entreprise est de fournir des services sociaux répondant aux besoins d’un groupe quelconque, la production représente, en elle-même, le développement de ces offres. Autre exemple, si l’entreprise sociale a pour mission la création d’emplois pour des personnes à mobilité réduite, l’activité économique se situe, elle-même, dans l’emploi de cette catégorie de personnes. Cette conception européenne est également partagée par l’école américaine de l’innovation.
Transmission de l’innovation sociale
Les canaux de diffusion du message d’innovation dans le domaine social constituent l’un des derniers points permettant de distinguer les approches européennes et anglo-saxonnes.
Toujours en référence aux conceptions de l’EMES, l’Europe tend à transmettre l’innovation à travers le lien qui existe entre politiques publiques et entreprises sociales. Étant donné l’influence de l’environnement extérieur sur les pratiques des organisations, et celle de l’entreprise sociale sur l’environnement institutionnel, l’entreprenariat social européen se targue en permanence de façonner les politiques publiques, afin d’optimiser la diffusion de l’innovation sociale. Les entreprises sociales peuvent notamment suggérer des solutions pour résoudre un problème social quelconque, et de leur côté, les institutions publiques leur permettent de se consacrer plus facilement à leurs objectifs sociaux.
L’innovation sociale, telle qu’elle est considérée par l’école américaine, se retrouve au cœur même de l’entreprenariat social aux États-Unis. La conception américaine met particulièrement l’accent sur le profil de l’entrepreneur en lui-même. La diffusion de l’innovation sociale est ainsi essentiellement basée sur le développement de l’entreprise sociale telle quelle. En ce sens, celle-ci peut avoir recours à des ressources de différentes natures pour atteindre ses objectifs sociaux. Diverses récompenses attendent également les entrepreneurs à succès aux États unis, entre autres, dans le cadre du « Social Innovation Fund», instauré par Barack Obama.


