Résolution de conflits et « Cités de Justification »
On voit ici un élément essentiel de l’épreuve en justification : toute personne qui découvre dans une « cité » donnée, qu’elle va perdre la dispute, peut tenter de recourir à une autre « cité », à une autre logique argumentative. La grandeur ne provient donc pas des caractéristiques des personnes mais des caractéristiques de la situation.
L’auteur identifie 7 modèles possibles, désignés sous le nom de « cités ». Chaque « cité » correspond à une logique argumentative basée sur un grand principe, une conception du bien commun. L’auteur puise cette analyse dans les grands écrits philosophiques et politiques (Smith, Hobbes, Rousseau, Bossuet…). Pour chacun de ces modèles, il y a des « grands » qui sont reconnus et considérés comme des références et des « petits ». Les grands êtres sont les garants du « principe supérieur commun » qui peuvent être différents selon les « cités ». Ils servent de repères et contribuent à éviter le recours à la violence, en vue de construire des accords plus ou moins durables entre les personnes concernées.
La différence entre une logique dominants-dominés (rapports de forces) par rapport à une approche « grands » versus « petits » tient au fait que la relation entre grands et petits au sein d’une cité donnée relève d’une situation d’inégalité justifiée et non d »une situation violente, qui permet au bout du compte d’aboutir à un accord.
Les 7 « Cités » ou systèmes d’équivalence partagés
Luc Boltanski identifie également comme « cité de justification », la cité marchande. Cette cité présente comme particularité de puiser sa légitimité (justification) dans l’émulation, la rivalité et la concurrence. Dans ce type de configuration, la cité va mettre en avant la compétition, l’échange, la richesse économique et le marché, en intégrant les logiques de domination et d’affrontement. Les « grands », dans la cité marchande, sont par exemple l’homme d’affaire, le dirigeant, l’entrepreneur ou le consommateur-utilisateur. La déchéance prendrait ici la forme de la servitude de l’argent.
La cité civique correspond à un contexte qui favorise le collectif, la démocratie et la représentativité. Les questions d’équité, de solidarité et de liberté sont donc plébiscitées (référence au contrat social de J.J. Rousseau). La cité civique va chercher à lutter contre l’injustice et les inégalités, en misant sur la règle, les élections, les corps intermédiaires (élus, représentants, délégués, partis et associations) et les actions collectives (manifestations). La déchéance se traduirait ici par la division et l’individualisme.
La cité de l’opinion vise quant à elle à promouvoir la réputation et la renommée (fortune, honneurs, distinctions) via la médiatisation, au détriment des actions obscures et banales qui se révèlent peu honorables. Les logiques d’actions vont donc se faire pour des raisons de notoriété et de visibilité, en accordant une attention à l’image sociale et à l’impact sur autrui. La valeur de grandeur se définit ici autour des signes de l’honneur et du déshonneur. La déchéance va prendre ici la forme de l’indifférence et de la banalité.
La cité inspirée privilégie l’originalité, l’imagination et l’aventure intérieure (profondeur et authenticité), en donnant du sens à l’action créatrice, à travers la production d’éléments insolites et merveilleux (exploits hors du commun). La cité inspirée est donc une situation qui transcende par l’art, le divin, la grâce (ascétisme), les contingences matérielles et pratiques. Les sujets à valoriser sont donc la figure de l’enfant, de l’artiste, du génie ou de l’illuminé. La cité inspirée sort du cadre de la conformité et du réalisme critique, pour s’ouvrir à l’inconnu (créations) et au monde sensible (émotions). La déchéance serait l’incapacité à créer, la tentation du retour sur terre sans éclat.
La cité par projets a été définie plus récemment dans des travaux menés avec Eve Chiappello. Cette cité s’intéresse aux activités, aux projets, au fonctionnement en réseau et à la structure des liens entre acteurs. La cité par projets est donc le règne de la fluidité, du mouvement et de la connexion, où les figures reines sont le coach, le médiateur ou le chef de projet, à savoir tout agent au service de liens forts et faibles avec autrui. La cité par projets vise essentiellement à valoriser la diversité (polyvalence) et la mobilité des individus (flexibilité, adaptabilité). La déchéance serait dans ce cas, le règne de l’inertie et l’incapacité à se remettre en cause.
Conclusion
Pour aller plus loin
Boltanski L., L’Amour et la Justice comme compétences. Trois essais de sociologie de l’action, Paris, Métailié, 1990.
Boltanski L., De la justification : les économies de la grandeur, Gallimard, 1991.
Boltanski L., Thévenot L., De la justification. Les économies de la grandeur, Paris, Gallimard, 1991. Note de lecture.
Boltanski L., « Sociologie critique et sociologie de la critique », Politix. Revue des sciences sociales du politique, vol. 3, no 10, 1990, p. 124–134.
Boltanski L., Darré Y., Schiltz M-A, « La dénonciation », Actes de la recherche en sciences sociales, vol. 51, no 1, 1984, p. 3–40.
Boltanski L., Chiapello E., Le nouvel esprit du capitalisme, Paris, Gallimard, 1999.
*Meier O., Barabel M., Manageor, Dunod, 2015.








