Le Bouc émissaire
La figure du bouc émissaire peut donc se voir comme un processus de réconciliation collective (temporaire), fondé sur une logique de substitution puis d’exclusion. La substitution a l’avantage de remplacer les antagonismes non résolus par le groupe (tabous), par un nouveau problème (bouc émissaire) qu’il est possible d’analyser (discrimination) et de traiter (stigmatisation puis exclusion).
Il s’agit ici de ménager des tabous qui pourraient être des facteurs de discorde et de désintégration du groupe. Le bouc émissaire est donc celui vers qui la violence collective du « tous contre tous » (rivalités mimétiques) peut évoluer vers une logique du « tous contre un ». Son exclusion va permettre paradoxalement de sauver l’unité du groupe.
Un processus cyclique
Dans un groupe au départ, tout se passe en règle générale correctement et pourtant le processus de discrimination est déjà enclenché (phase 1). Le groupe réussit à remplir sa mission dans un climat apaisé. Pendant cette phase, chacun est à sa place et obéit aux règles prescrites. Chacun accepte son rôle et ses missions, avec plus ou moins d’entrain et aborde la relation à l’autre de façon normale. La discrimination peut ainsi se développer naturellement: les signes distinctifs s’affirment mais sans heurts. On repère des différences mais sans juger. En phase 2, des obstacles institutionnels réels ou imaginaires commencent à émerger, venant alimenter les antagonismes ou tabous au sein du groupe. Des clivages vont se former, des sous-groupes vont se créer, avec la constitution progressive d’alliés et d’opposants. Ces difficultés vont augmenter avec le temps, en fréquence et en gravité.
Face à des obstacles difficiles à aborder, la phase 3 concerne la recherche de bouc émissaire, phase d’accusations et de reproches diversifiés et désordonnés. Les signes distinctifs deviennent progressivement des signes potentiellement victimaires (multiplication des objets d’accusations et des accusateurs). La situation va commencer à s’orienter sur celui ou ceux qui vont devenir bouc émissaire (logique d’accusation). La phase 4 est la phase de désignation des bouc émissaires, avec un resserrement des accusations sur une population cible. Cette étape correspond à un processus de concentration des membres sur une cible donnée, considérée comme le problème majeur du groupe (focalisation).
Une fois le bouc émissaire désigné, on assiste à une logique d’emballement fédérateur (phase 5) avec un auto-renforcement mimétique des comportements accusateurs (logique de déchaînement collectif avec mécanisme de lynchage). Cet emballement mimétique débouche sur le dénouement du processus qui marque la fin de la dynamique collective (défoulement) et la logique de l’exclusion du bouc émissaire (phase 6).
La fin du cycle (phase 7) est marquée par la réconciliation éphémère des membres du groupe (état de grâce), qui voient leur cohésion renforcée (relâchement des tensions). Mais après cette période d’accalmie retrouvée, le groupe reprend sa vie et un nouveau cycle peut alors commencer.
Si le processus du bouc émissaire obéit généralement aux mêmes étapes, la fréquence peut varier en fonction du climat social dans le groupe (existence ou non de tensions fortes au sein du groupe qui a été constitué). Le processus et surtout son dénouement sont également fortement dépendant de la situation initiale vécue par le groupe. Si le groupe connaît initialement des tensions fortes, le processus du bouc émissaire débouchera une logique sacrificielle (la victime est condamnée et sacrifiée). Si le groupe entretenait au contraire des relations plus pacifiées, le processus peut déboucher sur une réhabilitation de la victime. La gestion du processus est aussi tributaire de la force du bouc émissaire selon qu’il détient un poids dans l’institution (pouvoir réel et symbolique). Enfin, le dernier critère à prendre en compte concerne le lien entre le bouc émissaire et le coeur de mission du groupe (finalités), lorsque par exemple la victime désignée détient une fonction indispensable à la vie de groupe (cas d’un chirurgien dans un hôpital).
Conclusion
Pour aller plus loin
Casanova R. « Le phénomène du bouc émissaire, support de l’accompagnement institutionnel » in Contradictions, « Travail social, insertion sociale et professionnelle. », janvier, 2010, p.101-112.
Casanova R., L’intégration à rebours, vers une appréhension positive des signes distinctifs, Cahiers pédagogiques, n°480, mars, 2010, p.22-23.
Casanova R.. Le bouc émissaire, un indicateur des évolutions sociétales ?, Colloque « Crise en éducation », Université Paris Ouest, Nanterre, 28-29 octobre, 2011.
Casanova R., Astérix en Corse, approche comparée du bouc émissaire dans des environnements sociaux culturels distincts , in « figures du bouc émissaire dans les arts et la littérature en Europe latine et Amérique latine », journées d’études de l’école doctorale « Europe latine-Amérique latine », 29-30 novembre 2013, U? Sorbonne nouvelle Paris 3.
Enriquez E., De la horde à l’État, , Paris, Gallimard, 1983.
Girard R., Le bouc émissaire, Paris, Grasset, 1982.
Girard R., Celui par qui le scandale arrive, Paris, Fayard, 2011.








